À l'angle de la rue, une enseigne en néon rouge, datant des années cinquante, grésillait. Les lettres lumineuses qui indiquaient « The Finzy Bar » déversaient un halo de lumière pâle sur la vitrine du vieux bistrot. Finzy avait connu ses heures de gloire. Il ne restait de cet endroit désuet qu'un décor aux murs et aux plafonds jaunis, aux allèges de bois patinées par le temps, aux parquets vieillis usés des milliers de pas ivres et des piétinements de rencontres d'un soir. Du trottoir d'en face, le lieu ressemblait à une toile de Hooper. Ils traversèrent la rue, s'attablèrent au vieux comptoir en bois et commandèrent deux cafés allongés.
- Tu as passé un si mauvais dimanche que ça, mon gros ours ?
- Je m'ennuie le week-end, ma belle, si tu savais ! Je tourne en rond.
- C'est parce que je n'ai pas pu bruncher avec toi dimanche ?
Il acquiesça d'un signe de tête.
- Mais va au musée, sors un peu !
- Si je vais au musée, je repère en deux secondes les pickpockets et je me retrouve au bureau tout de suite.
- Va au cinéma.
- Je m'endors dans le noir.
- Va te promener alors !
- Bien, c'est une idée, j'irai me promener, comme ça je n'aurai pas l'air d'un con à déambuler sur les trottoirs. Qu'est-ce que tu fais ? Rien, je me promène ! Tu parles d'un week-end. Ça marche avec ton nouveau Jules ?
- Rien de formidable, mais ça occupe.
- Tu sais quel est le défaut des hommes ?
demanda George.
- Non, lesquels ?
- Ils ne devraient pas s'ennuyer pourtant les hommes, avec une fille comme toi ; si j'avais eu quinze années de moins, je me serais inscrit sur ton carnet de bal !
- Mais tu as quinze ans de moins que ce que tu crois, George.
- Je prends ça comme une avance ?
- Comme un compliment, c'est déjà pas mal.
Allez, moi je vais travailler et toi tu vas à l'hôpital, ils avaient l'air paniqué.
George rencontra l'infirmière en chef Jarkowizski. Elle dévisagea l'homme mal rasé, aux formes rondes, mais qui avait de l'élégance.
- C'est terrifiant, dit-elle, jamais pareille chose n'est arrivée.
Sur le même ton, elle ajouta que le président du conseil était dans tous ses états, et voulait le recevoir dans l'après-midi. Il devrait référer du problème à ses administrateurs en début de soirée. « Vous allez nous la retrouver, inspecteur ? »
- Si vous commenciez par me raconter tout depuis le début peut-être.
Jarkowizski raconta que l'enlèvement s'était très certainement produit au changement de service.
L'infirmière de soirée n'avait pu encore être contactée, mais celle du service de nuit avait confirmé que la place était vide lors de sa ronde vers deux heures.
Elle avait cru que la patiente était morte et la couche non encore pourvue, selon le rituel qui consiste à toujours laisser un lit inoccupé pendant vingt-quatre heures quand un patient décède. C'est en faisant sa première ronde que Jarkowizski avait immédiatement réalisé le drame et donné l'alerte.
- Peut-être qu'elle s'est réveillée de son coma et qu'elle en a eu marre de cet hôtel, elle est allée se balader, c'est légitime si elle est allongée depuis longtemps.
- J'aime beaucoup votre humour, vous devriez en faire profiter sa mère, elle est dans le bureau de l'un de nos responsables de service, elle va arriver d'une minute à l'autre.
- Oui, bien sûr, enchaîna Pilguez tout en regardant ses chaussures. Quel est l'intérêt si c'est un enlèvement ?
- Qu'est-ce que cela peut faire ? répondit-elle d'un ton agacé, comme si on était en train de perdre du temps.
- Vous savez, dit-il en appuyant son regard, aussi étrange que cela puisse paraître, quatre-vingt-dix-neuf pour cent des crimes ont un mobile. C'est que, en principe, on ne vient pas piquer un malade dans le coma un dimanche soir, si c'est juste pour rigoler. À ce propos, vous êtes sûre qu'elle n'a pas pu être transportée dans un autre service ?
- J'en suis sûre, il y a des bons de transfert à l'accueil, elle a été évacuée en ambulance.
- Quelle compagnie ? demanda-t-il en sortant son crayon.
- Aucune.
En arrivant ce matin, elle n'avait pas du tout pensé à un enlèvement. Prévenue qu'un lit à la 505
était libéré, elle s'était tout de suite rendue à l'accueil, «je trouvais inadmissible qu'un transfert se soit fait sans qu'on m'en eût avertie, mais vous savez de nos jours, le respect des supérieurs, enfin, ce n'est pas le problème ». La réceptionniste lui avait remis les documents, et elle avait « tout de suite vu » que quelque chose était louche. Il manquait un formulaire, et le bleu n'était pas bien rempli. « Je me demande comment cette crétine s'est laissé abuser... » Pilguez voulut connaître l'identité de la « crétine ».
Elle s'appelait Emmanuelle et était de permanence hier à l'entrée... « C'est elle qui a laissé faire. »
George était déjà saoulé des paroles de la principale, et comme elle était absente au moment des faits, il prit note des coordonnées de tout le personnel en service la veille et la salua.
De sa voiture il téléphona à Nathalia et lui demanda d'inviter toutes ces personnes à passer par le commissariat avant de se rendre à leur travail.