Ce passage de la Bible appelle un commentaire particulièrement grave. Nous savions déjà que Dieu a des mains dont il se sert pour pétrir, qu’il souffle et qu’il salive, qu’il a des pieds pour se promener sur notre planète, quand la fantaisie lui prend; nous avons appris tout à l’heure qu’il a un derrière et qu’il le montra à Moïse. Maintenant, nous apprenons que Jéhovah possède un nez, non pas tout simplement pour agrémenter son visage et pour s’éviter de prêter à rire, lorsqu’il daigne apparaître aux humains, créés à sa ressemblance; mais ce nez est un vrai nez. De même que Dieu mange pour tout de bon (rappelez-vous le plantureux dîner chez Abraham), de même Dieu s’est adjugé de toute éternité un nez dont il se sert pour sentir, et il n’aime pas les mauvaises odeurs.

D’autre part, on ne manquera pas de se dire qu’il était facile au Tout-Puissant d’épargner à son divin nez la respiration d’odeurs désagréables. Quoi! ce peuple hébreu est son peuple, sa nation prédestinée, et il n’est pas venu à l’esprit du seigneur Jéhovah l’idée de l’affranchir, par une exception solennelle, des suites vulgaires et nauséabondes de la digestion, puisque les senteurs du caca répugnent à son odorat sacro-saint?… Que toute nourriture profitât entièrement aux estomacs israëlites, suppression complète de l’évacuation, et voilà, il me semble, une ingénieuse solution du problème; au besoin, les Juifs n’auraient pas eu de trou-de-balle, et cela les eût distingués du reste de l’humanité, mieux encore que fa circoncision. Ou encore, si le Tout-Puissant n’avait pas voulu donner à son peuple un privilège aussi notable que celui de l’absence d’anus, s’il tenait à ce que les Hébreux allassent à la selle aussi bien que tout le monde, il lui eût été facile, d’une autre manière, de n’avoir pas à renifler des puantises, quand il était au milieu d’eux, dans leur camp: moi, si j’étais dieu, j’aurais tout bêtement décrété que le caca juif, en temps de guerre, sentirait la violette ou tout autre délectable parfum: ce n’était pas plus malin que ça!…

On dit qu’un sonnet sans défaut vaut, à lui seul, un bon poème; ma foi, je crois que les versets 12, 13 et 14 du chapitre 23 du Deutéronome valent, à eux trois, mieux que tous les psaumes de David. Il est d’une immensité incomparable, l’horizon que ces trois, versets-là ouvre à la science des théologiens; il y a là, dans ce nez de Dieu réfractaire aux mauvaises odeurs, des profondeurs théologiques inouïes, si l’on veut prendre la peine de scruter, d’examiner et de disserter pieusement.

Ainsi, j’en fais juge mon vieil ami Léon XIII, et je le prie humblement de soumettre au prochain concile la question que voici: le fait des trois versets en question, auxquels un fidèle est obligé de croire sous peine d’anathème, puisqu’ils appartiennent à la Bible, ne complique-t-il pas d’une étonnante façon le mystère de l’Eucharistie, déjà si compliqué?

En deux mots, pendant la messe, au moment de la consécration, si le prêtre, en prononçant les paroles sacramentelles, lâche, par accident, un pet au chou-pourri, Dieu descend-il dans l’hostie et la transsubstantiation a-t-elle lieu?

Ne me dites pas qu’il est impossible qu’un tel accident arrive. Dans mon jeune âge, au collège Saint-Louis, — je précise! — j’ai rempli quelques fois l’office d’enfant de chœur, et il m’est arrivé de servir la messe, notamment à un saint homme, l’abbé Jourdan, qui était d’un tempérament très venteux. Étaient-ce les haricots du collège qui lui produisaient de l’effet? J’incline à le croire, à sa décharge. Quoi qu’il en soit, je me rappelle qu’un matin, au moment où, agenouillé derrière lui, je relevais le bas de sa chasuble, tout en agitant la sonnette, vrai! c’était à ne pas y tenir, tant l’artillerie intestinale du saint homme faisait fureur, et sans doute bien malgré lui. Le brave abbé Jourdan existe encore; il est chanoine, dans mon diocèse natal; qu’il soit guéri ou non de son infirmité crépitante, la question doit évidemment l’intéresser plus que personne. Aussi, quand elle sera examinée par le concile que je sollicite, je me ferai un plaisir de lui offrir ses frais de voyage, ne serait-ce que pour lui prouver que je ne lui en veux pas des infectants quarts d’heure qu’il me fit passer autrefois.

Donc, au temps de mon enfance, je n’attachai aux accidents venteux d’un prêtre officiant que l’importance d’une mauvaise odeur infligée à mon nez humain. Mais, aujourd’hui que je feuillette avec soin la sacrée Bible et que je plonge dévotement au sein de ses sublimes splendeurs, les trois versets du Deutéronome, demeurés trop inaperçus jusqu’à présent, stimulent mon zèle et m’ont fait comprendre que j’avais un grand devoir à remplir, en soulevant la grave et nécessaire question de la vesse sacerdotale lâchée par un officiant au moment où il prononce les mots: «Ceci est mon corps, ceci est mon sang.»

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