Il est plus intéressant de savourer cette conversation de Dieu et d’Abraham, dont les détails sont d’une réjouissante naïveté. L’écrivain de la Genèse rend compte de tout ce qui s’est fait et de tout ce qui s’est dit, exactement comme s’il y avait été présent. Il a donc été inspiré par l’Esprit-Saint lui-même, c’est clair; sans quoi, il ne serait qu’un conteur de fables. Quelques commentateurs catholiques, gênés par le ridicule de ces détails, ont insinué qu’une telle histoire est surtout allégorique; d’après eux, Dieu et les anges qui vinrent chez Abraham simulèrent leur appétit, ne mangèrent point, mais firent semblant de manger. Allons donc!… Il faut prendre la Bible comme elle est, leur répondons nous; car, si l’on admettait l’interprétation de ces théologiens à qui le grotesque de certains épisodes de la Genèse parait trop lourd à porter, il faudrait ne voir que des allégories dans toute la sainte Ecriture. Alors, rien ne serait arrivé de tout ce que le pigeon raconte? tout n’aurait été qu’en apparence? la divine Bible serait un rêve perpétuel?… Voyez, messieurs les tonsurés, où un tel raisonnement nous conduirait! Il est bien plus simple d’admettre que Dieu, que nous avons vu pétrir, souffler et se promener, mange aussi, digère, etc., et pince un coup de soleil à l’occasion, comme son ami Abraham qui lui parle tout à la fois au pluriel et au singulier.
Après le dîner, on s’en fut faire une petite promenade.
«Les trois voyageurs, s’étant levés, dirigèrent leurs yeux vers Sodome, et Abraham marchait avec eux, pour les conduire. — Alors, l’Éternel se dit: Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire, — puisqu’il sera père d’une nation grande et puissante, et que toutes les nations de la terre seront bénies en lui?» (18:16-18)
Toutes les nations de la terre bénies en Abraham!… Les commentateurs juifs et chrétiens sont d’accord pour voir dans ce texte l’affirmation que Jéhovah sera un jour le dieu adoré sur tout le globe, attendu que Jéhovah est le dieu d’Abraham et que les chrétiens ne se séparent pas des juifs en ce qui concerne ce patriarche; mais étant donné que juifs et chrétiens ne sont plus d’accord à dater du fils de Marie, quelle sera donc, des deux religions, celle qui prévaudra sur le monde? la terre finira-t-elle par être juive ou chrétienne?… Grave question. Nous avons, d’ailleurs, le temps d’attendre. La population du globe s’élève, en effet, à plus d’un milliard quatre cents millions d’habitants, sur lesquels les catholiques, c’est-à-dire les personnes baptisées dans la religion qui s’intitule seule vraie religion chrétienne, figurent pour deux cent trente-neuf millions seulement. Pour réaliser la parole de Jéhovah, il faudra donc: d’abord, que tous les catholiques baptisés deviennent croyants et pratiquants; ensuite, que ces vrais chrétiens ramènent à leurs dogmes les protestants et autres hérétiques et schismatiques qui les ont rejetés; et, enfin, après avoir persuadé aux juifs que Jéhovah est triple, les catholiques auront à convertir les mahométans, les confucianistes, les brahmanistes, les bouddhistes, les fétichistes, etc., etc., — à moins que ce ne soit les juifs qui réussissent à convaincre catholiques et hérétiques qu’ils se sont fourré depuis dix-neuf cents ans leur Messie dans l’œil. D’une façon ou d’une autre, la prophétie de la conversion totale du globe au dieu d’Abraham ne semble guère pouvoir être célébrée comme accomplie, lors de la prochaine exposition.
Or ça, quel était le projet que papa Bon Dieu avait formé, et au sujet duquel il se demandait si, oui ou non, il ferait une confidence à son patriarche bien-aimé?… Tout bien pesé, il se décida à ne pas avoir de cachotterie pour Abraham, et c’est alors que celui-ci comprit enfin que ces trois voyageurs qui lui avaient dévoré un veau et quatre-vingt-un litres de farine, sans compter le fromage à la crème, étaient des êtres surnaturels, parmi lesquels son vieil ami Schaddaï en personne.
«L’Éternel dit donc: Farce que le cri de Sodome et de Gomorrhe s’est augmenté, et parce que leur péché est très grave, — je descendrai maintenant, et je verrai s’ils ont entièrement fait toutes les choses dont le cri est venu jusqu’à moi; et si cela n’est pas, je le saurai.» (18:20-21)