N’oublions pas qu’à cette époque la belle Sara avait quatre-vingt-dix ans bien sonnés.
Quelques remarques s’imposent, en outre:
Abraham a-t-il dit la vérité, quand il a affirmé à Abimélec que Sara est à la fois sa femme et sa sœur? Si oui, nous nous trouvons en présence d’un autre inceste. Allons, c’est du propre, la Bible!… Ce n’est pas tout: si, en cette affaire, Abimélec produit l’effet d’un brave homme, Abraham, quel que soit le point de vue auquel on puisse se placer, est un fort vilain monsieur. Frère de Sara, il n’en est pas moins menteur, dans son intérêt de proxénète; avant tout, sa sœur-femme est une vulgaire marmite. Il mentait bel et bien, quand il cachait sa qualité de mari; l’explication qu’il donne, lorsque le pot-aux-roses est découvert, nous offre un Abraham casuiste à la mode jésuitique; sa restriction mentale ne saurait le justifier aux yeux des honnêtes gens.
D’autre part, ce patriarche bien-aimé, ce dos-vert chéri que Jéhovah protège et auquel il donne le titre de prophète, est-il bien certain qu’il soit frère de Sara, ainsi qu’il le déclare tout à coup? Les autres passages de la Genèse semblent indiquer le contraire. Dans l’épisode du roi d’Egypte (ch. 12), nous avons vu Abraham user pour la première fois de ce stratagème qui l’enrichit; mais quand le Pharaon lui reprocha sa conduite, il ne songea pas à l’explication subtile de maintenant: c’est Abimélec qui en a la primeur, et l’on est en droit de soupçonner que c’est là une nouvelle craque imaginée brusquement, sous l’effet des vives récriminations du roi de Gérare. Pourquoi ne se serait-il pas excusé de même, quand il eut à répondre au Pharaon?
Il y a plus. L’Esprit-Saint, qui a tout dicté, se contredit d’une façon formelle. Au chapitre 11, il a fait connaître la famille de Tharé, père d’Abraham.
«Tharé eut trois fils: Abram, Nachor et Haran. Or, Haran engendra Loth; puis, Haran mourut en présence de Tharé, son père. Abram et Nachor prirent des femmes; la femme d’Abram se nommait Saraï, et la femme de Nachor se nommait Milca; celle-ci était fille de Haran, et elle avait pour sœur Jisca.» (v. 27-29)
Par conséquent, Nachor épousa sa nièce. Si Saraï était fille de Tharé et sœur d’Abram, Nachor et Haran, l’auteur ne manquerait pas de le dire, au moment où il précise les degrés de parenté dans la famille de Tharé. Bien mieux! il appelle Saraï
«Or, Saraï était stérile, et elle n’avait point d’enfant. — Et Tharé prit avec lui son fils Abram, et Loth, fils de son fils Haran, et sa bru Saraï, femme d’Abram son fils; et ils sortirent ensemble d’Ur, ville de Chaldée, pour se rendre au pays de Canaan. Et ils vinrent jusqu’à Caran, et ils y demeurèrent. — Là, Tharé mourut, âgé de deux cent cinq ans.» (v. 30-32)
Donc: Abraham, se souciant peu de paraître mari incestueux aux yeux d’Abimélec, a menti de nouveau, sous prétexte de fournir des excuses d’un premier mensonge; ou bien, s’il s’est décidé à dire au roi de Gérare la vérité qu’il avait négligé de faire connaître au Pharaon, c’est l’Esprit-Saint qui, en dictant la Genèse, patauge dans le galimatias et les contradictions.
Une autre impression qui se dégage, dès qu’on examine de près, c’est que tout ceci est inventé à plaisir et que l’auteur sacré est un maladroit imbécile. L’Esprit-Saint, en veine de mystification et se complaisant dans les fables immorales et ordurières, dicte tout ce qui lui passe par la tête, et l’écrivain nigaud enregistre imperturbablement n’importe quoi, turpitudes et contes grotesques, sans prendre garde aux contradictions et aux impossibilités, pourtant évidentes.
Comment ne s’est-il pas aperçu que le pigeon se moquait de lui, quand il lui a fait inscrire le pays de Gérare comme un royaume? Selon le rapport des géographes de l’antiquité, Gérare est une petite plaine sablonneuse, sans la moindre végétation, un horrible désert où jamais humain ne put élire domicile.
Abimélec était donc roi d’un désert!… Et combien de temps garda-t-il Sara, sans que Mme Abimélec ait la tentation d’arracher les yeux à celle-ci? Voilà encore un point où ressort toute l’impudence de la blague de l’Esprit-Saint.
Cet épisode est postérieur à l’incendie de Sodome et antérieur à l’époque où Jéhovah réalisa sa promesse de Mambré. En effet, le chapitre 21 commence ainsi: