En effet, d’après ce qui ressort du texte sacré, la bénédiction d’Isaac n’était pas une bénédiction paternelle ordinaire, c’est-à-dire le souhait qu’un père forme pour le bonheur de son fils; c’était, au contraire, un acte solennel, formel, entraînant des conséquences précises et certaines, quelque chose comme un acte à la fois religieux et juridique, ayant toute la valeur d’un acte notarié d’aujourd’hui: bien que verbale, cette bénédiction était comme un document écrit, et le bénéficiaire était bien celui sur la tête de qui elle avait été prononcée, quel qu’il pût être, puisqu’elle n’était pas sujette à être reprise ou annulée. L’Ecriture Sainte nous montre Isaac profondément ému, lorsqu’il s’aperçoit qu’il a été trompé; il est fort contrarié de s’être laissé jouer par Jacob; mais il lui est impossible de revenir sur ce qui est fait; ni, ni, fini. Jacob a dérobé et emporté la bénédiction destinée à Esaü; tant pis pour Esaü!
On se trouve donc en présence d’une fraude bel et bien criminelle; en toute conscience, n’importe quel jury déclarerait Jacob coupable d’avoir commis le crime de faux; il serait condamné, ainsi que sa mère, Rébecca ayant été non seulement complice, mais instigatrice du fait punissable, l’ayant perpétré, ayant préparé toute la fraude et mis tout et œuvre pour en assurer la réussite.
Maintenant, si criminelle qu’ait été la supercherie, puisqu’elle avait pour but et eut pour effet de frustrer Esaü d’un bien aussi considérable que cette bénédiction si féconde en résultats matériels, on se demande, d’autre part, comment Isaac put tomber dans le panneau; le mot
Voilà pour le gâtisme d’Isaac. En outre, on se demande comment Dieu put attacher ses bénédictions à celles d’Isaac, extorquées par une fraude si punissable et qu’un baveux, au dernier degré de décrépitude, pouvait seul ne pas découvrir. Voilà donc Dieu esclave d’une vaine cérémonie, qui par elle-même n’a aucune force, ou bien Jéhovah est assez ramolli pour faire pendant à Isaac gaga.
Ces observations s’appliquent à l’hypothèse de la véracité de l’épisode. Mais il est bien évident que si cette histoire est une pure blague, — ce qui laisserait le cerveau de papa Bon Dieu hors de tout soupçon d’abrutissement, — l’Eglise ne peut plus nous donner à vénérer son divin pigeon comme un inspirateur grave et sérieux: ou ce volatile éternel radote comme un perroquet tombé en enfance; ou bien c’est un canard mystificateur. Nous penchons vers cette dernière opinion.
Çà, voyons la suite des hautes fantaisies du pigeon-canard.
Esaü, vexé — et il y avait de quoi! — d’avoir été filouté et de voir sur la tête du filou cette belle bénédiction toute neuve dont le cadeau lui avait été promis, se jura de tuer Jacob. La mère Rébecca, épouvantée, conseilla à Jacob de prendre vivement quelques grains de poudre d’escampette; celui-ci, quelque peu traqueur, du reste, ne se le fit pas dire deux fois. Rébecca lui dit donc de se réfugier chez son frère Laban, et le vieil Isaac l’engagea à profiter de la circonstance pour épouser une de ses cousines. (27:41-46; 28:1-5) Pendant que Jacob se rendait en Mésopotamie, Esaü alla faire un tour au pays d’Ismaël; là, il se maria à Mahalath, fille d’Ismaël; ses deux premières femmes ne lui suffisaient pas (v. 6-9).
Voilà donc Jacob en route pour Caran (v. 10).