Cette nuit-là, Myriam s’était sentie encombrée de son corps inutile.

Malgré tout, cet homme énigmatique, cet homme sans désir pour elle, pour rien au monde elle ne l’échangerait contre un autre. Parce qu’il est à elle, ce bel homme triste. Un mari parfois naïf comme un enfant, mais avec des éclairs dans les yeux. Et cette fragile intimité qui les lie l’un à l’autre, ténue, pas plus large qu’un anneau, cela lui suffit. Certes, il passe des jours entiers sans lui adresser la parole. Et alors ? Il lui a fait une promesse, à la vie à la mort. Il n’y a pas grand-chose de plus important à dire. Il y a entre eux une dignité et une solitude qu’elle trouve belles. Elle ne partage ni ses pensées, ni les minutes de son existence, mais il suffit qu’il dise « je vous présente ma femme » pour effacer tous les vides. Son cœur se gonfle d’orgueil parce que sa beauté d’homme lui appartient. Vicente est silencieux mais il est merveilleux à regarder. Elle peut faire une vie avec ça, simplement contempler sa beauté.

Les semaines suivantes, Myriam descend au village, acheter des œufs et du fromage. Buoux ne compte pas plus de soixante habitants, un café-auberge et une épicerie-tabac.

— Mais alors madame Picabia, il est où votre mari ? On le voit plus, lui demande-t-on au village.

— En visite à Paris, sa mère est malade.

— Ah, c’est bien, disent les villageois, c’est un bon fils, votre mari.

— Oui, un bon fils, répond Myriam en souriant.

Elle se rassure, depuis qu’ils se sont rencontrés, Vicente est souvent parti, mais il est toujours revenu.

<p>Chapitre 8</p>

Pour rejoindre Paris, Vicente doit traverser la ligne de démarcation sans Ausweis. Il se rend à Chalon-sur-Saône. Là, il entre dans le bar ATT tenu par la femme d’un mécanicien de la SNCF, qui s’occupe de faire passer le courrier clandestin. Vicente se présente au comptoir et demande :

— Un Picon-grenadine, avec beaucoup de sirop.

Tout en essuyant ses verres, la femme du mécanicien lui indique d’un coup de tête la porte de derrière, avec son grand rideau de perles en bois. Tranquillement, comme s’il allait aux toilettes, Vicente traverse le rideau dans un bruit de mousson de pluie. Pas très discret, se dit-il, avant d’entrer dans une cuisine où un type s’affaire sur une belle omelette au beurre.

— Madame Pic vous passe le bonjour, lui dit Vicente.

Vicente sort de sa poche 500 francs mais le gars à l’omelette se fige à la vue des billets.

— Vous êtes son fils, n’est-ce pas ?

Vicente fit oui de la tête.

— Je fais pas payer Madame Pic, ajoute le type.

Vicente range l’argent dans sa poche, pas plus étonné que ça. L’homme lui donne rendez-vous à onze heures du soir. Ils se retrouvent devant une passerelle à l’écart de la ville. Au bout de la passerelle, il y a des barbelés qui tracent la ligne de démarcation. Il faut les suivre à quatre pattes, sur presque cinq cents mètres, puis le passeur montre à Vicente un trou caché par du feuillage. Vicente s’y faufile. Puis il marche quelques kilomètres sur une grande route, sans se faire repérer, jusqu’à une gare. Là, il attend le premier train du matin, qui le conduira à Paris.

Quelques heures plus tard, il débarque à la gare de Lyon. Paris s’agite toujours comme si le reste du monde n’existait pas. Vicente se rend directement à son appartement, 6 rue de Vaugirard. Il se sent sale de son voyage, ses vêtements ont pris la poussière sur les banquettes des trains et des halls de gare, il a hâte de se changer. Dans la boîte aux lettres, il ne trouve aucune nouvelle de sa belle-famille. Cela ne leur ressemble pas. Il se rappelle la promesse qu’il a faite à sa femme d’aller aux Forges, voir ce qui s’y passe.

En arrivant au dernier étage, glissé sous la porte, il trouve un mot de sa mère qui lui demande de passer la voir « de toute urgence ».

En arrivant chez elle, Vicente trouve Gabriële très affairée, un poupon en porcelaine dans les mains.

— Qu’est-ce que tu fais ? demande Vicente.

— Je continue de travailler.

— Pour qui ? s’étonne Vicente.

— Les Belges, répond Gabriële en souriant.

Depuis que le réseau de Jeanine a été démantelé, Gabriële n’est plus Madame Pic mais la « Dame de Pique » pour un réseau de résistants franco-belge. Le réseau s’appelle Ali-France, il est lié au réseau Zéro qui a commencé à Roubaix en 1940. Pour eux, Gabriële transporte du courrier.

Vicente regarde sa mère. Elle a 61 ans, elle est haute comme une commode de salon, mais elle continue de s’agiter dans tous les sens telle une jeune fille.

— Mais comment tu fais, avec tes douleurs aux bras ? demande Vicente, qui a dû soulager sa mère plus d’une fois avec de la morphine.

Gabriële disparaît de la pièce et revient en poussant devant elle un gros landau bleu marine, avec des roues immenses. Elle y glisse son poupon en porcelaine, emmailloté dans des langes, pour y cacher du courrier clandestin. Fière comme un garnement. Cette mère est infernale, pense Vicente.

— Tu es avec nous ? demande Gabriële. Nous avons besoin d’un contact en zone sud.

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