Depuis ce jour, lorsque je ne sais pas répondre à une question, lorsque j’ai oublié quelque chose que je devrais avoir retenu, je tombe dans un trou noir, à cause de ce sentiment de culpabilité, très anciens, vis-à-vis de Myriam, vis-à-vis de toi. Alors je voudrais que tu ne m’en veuilles pas d’oser aller réveiller les morts. Et de les refaire vivre. Je crois que je cherche ce que Myriam a bien pu me dire ce jour-là.

À ce sujet, j’ai fait une découverte.

Dans ses brouillons, Myriam parle d’une Madame Chabaud, chez qui elle a passé une année, à Buoux, pendant la guerre. J’ai cherché dans les pages blanches et ce nom est apparu. Toujours dans ce village.

J’ai tout de suite composé le numéro de téléphone et je suis tombée sur une femme très gentille, mariée au petit-fils de cette Madame Chabaud. Elle m’a dit : « Oui, oui, la maison du pendu existe toujours. Et je sais que la grand-mère de mon mari y a caché des Résistants. Rappelez demain, mon mari vous racontera mieux que moi. » Son mari s’appelle Claude, il est né pendant la guerre, je vais lui téléphoner et je te raconterai.

Maman, je sais que tout cela t’intéresse et te remue à la fois. Je te demande pardon. Et aussi pardon d’avoir oublié ce que Myriam m’a dit ce jour-là.

A.

<p>Chapitre 7</p>

Dans la maison du pendu, il n’y a rien. Pas de linge, pas d’ustensiles. Seulement un lit sans matelas, un vieux banc en lames de parquet, le tabouret de traite qui a servi à la pendaison. Et la corde, que personne n’a osé enlever.

— Allez, c’est toujours utile, dit Myriam qui la décroche et l’enroule autour de sa main.

— En attendant de vous trouver un matelas, vous pouvez faire une litière en genêts d’Espagne. Voyez ? Les fleurs jaunes. C’est comme ça qu’on fait ici.

Et voilà les Parisiens partis faucher derrière leur maison ces arbustes verts et jaunes vifs, la fleur des maquis dont les perles dorées ressemblent à de petits iris. Les bras chargés à ras bord, ils posent les branches sur leur lit, les disposent comme un matelas de paille, puis se couchent délicatement dessus.

— On dirait un cercueil entouré de fleurs, se dit Myriam, en regardant la lune, ronde comme un sou, qui apparaît dans le cadre de la fenêtre.

La situation lui semble soudain irréelle. Cette chambre au milieu de nulle part, ce mari qu’elle connaît à peine. Elle se rassure, elle se dit que quelque part, loin d’ici, Noémie la regarde elle aussi. Cette pensée lui donne du courage.

Le lendemain, Vicente décide de se rendre au marché d’Apt pour trouver de quoi aménager la maison. La ville n’est qu’à sept kilomètres, il part à pied, dès l’aube, suivant sur la route la foule des paysans, des artisans et des fermiers, avec leurs moutons et leurs marchandises qu’ils vendront sur le marché.

Mais une fois sur place, Vicente déchante. Il n’y a ni matelas ni draps de lit à vendre. Et la moindre casserole vaut le prix d’une cuisinière. Il revient les mains vides. Avec dans les poches une bouteille de laudanum pour calmer ses nerfs et du nougat pour sa femme.

Vicente et Myriam font connaissance avec leur propriétaire, la veuve Chabaud. Vaillante, d’un caractère trempé de bonté et d’acier, elle travaille comme trois hommes, élève seule son fils unique. Tout le monde la respecte. Elle est riche, certes, mais elle distribue toujours à ceux qui en ont besoin. Elle ne dit jamais non, sauf aux Allemands.

Une fois par semaine, ils réquisitionnent sa voiture – la seule de la région. Elle n’a pas le choix, mais jamais, jamais elle ne leur offre un coup à boire.

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