— Oui maman, répond Vicente en soupirant… c’était pour ça que tu m’as fait venir ?
— Tout à fait, dit Gabriële. Je te ferai passer des missions.
— Tu as des nouvelles de Jeanine ?
— Je crois que sa traversée vers la frontière espagnole est prévue pour bientôt. Je peux compter sur toi ?
— Oui oui maman… en attendant il me faut de l’argent. Je dois aller chez mes beaux-parents aux Forges. Et puis ensuite je vais à Étival, je vais prendre les draps qui sont au grenier et aussi des couvertures pour…
— Très bien, voilà, coupe Gabriële qui n’a aucune envie d’écouter des histoires assommantes de trousseau de jeunes mariés.
Elle ouvre un tiroir avec une liasse de billets. Elle les compte et en donne quatre à Vicente.
— D’où ça sort ? C’est Francis qui t’a donné tout cet argent ?
— Mais non, répond Gabriële en haussant les épaules. C’est Marcel.
— Il n’est pas à New York ?
— Si. Mais on se débrouille.
En descendant les escaliers, Vicente sent les billets au fond de sa poche, l’argent le démange au creux de ses mains. Quand il sort dans la rue, au lieu de tourner à droite pour rentrer chez lui, il prend la direction des faubourgs de Montmartre, pour aller
La première fois qu’il était entré dans cette fumerie d’opium, il avait 15 ans et c’était avec Francis. Les circonstances avaient réuni le père et le fils. Les rares fois où les deux hommes se retrouvaient seuls, cela se passait toujours mal. Vicente cherchait à plaire à son père, mais Francis se méfiait de son fils, qu’il trouvait trop beau. Il l’aurait mieux aimé, cet enfant, s’il avait été le fils de Marcel, l’amant de sa femme. Alors là oui, si Vicente avait été un jet de foutre de Duchamp, il l’aurait adoré, ce beau garçon mélancolique. Mais malheureusement, avec ses couleurs noires et ses hanches fines de matador, le garçon était sans conteste un Espagnol.
Après quatre enfants avec Gabriële, Francis était arrivé à la conclusion que parfois, les grands esprits s’annulent. Pour peindre, c’était parfait. Mais pour fabriquer des descendants, le résultat s’avérait médiocre.
Ne sachant pas quoi faire de cet enfant triste, le peintre décida ce jour-là de lui offrir sa première pipe d’opium.
— Tu vas voir, ça éclaircit les idées.
La fumerie de Léa n’était pas fréquentée par les acteurs ni les demi-mondaines, ce n’était pas une fumerie à la mode, pour les
— On y va ? demanda Francis en reposant son
Vicente avait été envahi d’une émotion extraordinaire. Être là, dans cet endroit interdit, partager un secret avec Francis, se faire appeler mon grand. Et ce geste amical ! Il avait si souvent vu son père frapper ainsi ses amis. Parfois les serveurs de café recevaient aussi cette sorte de gifle. Toujours suivie d’un grand rire. Mais lui, Vicente, n’y avait jamais eu droit.
Huit ans plus tard, en poussant la porte de
Vicente se dirige au fond de l’établissement, vers l’escalier qui mène au sous-sol. En descendant les marches, il retrouve l’odeur suintante d’égouts et de moisissure, qui le prend à la gorge à mesure qu’il s’enfonce dans la cave voûtée.
Après avoir soulevé un rideau épais comme un tapis persan, c’est un royaume de caves en pierre qui se succèdent comme des miroirs se reflétant à l’infini. La première fois, il avait été surpris jusqu’au malaise par l’odeur de l’opium, chaude et amère, de matière fécale mêlée à un parfum sucré de fleurs. Aujourd’hui, cette odeur moite et aiguë, mêlant les excréments aux relents de patchouli, le rassurait. Elle redonnait à son esprit une tranquillité immédiate.
La première fois qu’il était entré là, les tentures rouges orientales, les tissus brodés et moirés qui recouvraient les murs, l’avaient transporté en Asie.