La première fois, un homme était venu contre lui, pour se frotter dans son creux. Il avait cherché le regard de son père, quelque part, pour lui demander protection ou approbation. Mais Francis, inanimé, avait oublié son fils, il avait mis son être à la porte de lui-même. Alors Vicente s’était laissé faire, dans les caresses de l’opium, douces et presque chastes, comme une promenade sans but, comme une journée passée à ne rien faire, une nuit contre un corps chaud et endormi.

C’était une sensation qui pouvait durer des heures entières, entre le sommeil et la conscience, jusqu’à ce que sa mère fasse son apparition dans ses songes.

Il fallait toujours que Gabriële vienne ternir ses rêves. Et aussi sa sœur, Jeanine. En les voyant arriver dans les volutes de fumée, Vicente a l’impression d’être soudain pris entre deux montagnes granitiques, deux énormes seins qui l’étouffent. Quant à son père, le grand génie du siècle, celui-ci vient aussi l’écraser, de sa peinture, face à ses toiles il n’est jamais qu’un minuscule débris, un vermisseau glabre. Il est leur poupée de chiffon mou et tous s’amusent de lui.

Vicente se met à rire tout seul comme un dément, il aplatit entre ses doigts les deux petites naines héroïques. Puis il a envie de pleurer, à cause de son frère, le faux jumeau, ce bâtard que Francis a fait à une autre femme, en même temps que lui. Où est-il, ce frère détesté ? Il serait parti sur un voilier. J’aurais dû m’enfuir avec lui, au lieu de le haïr, se dit Vicente à présent. Les yeux brillants, hilares, perforant un visage de craie, Vicente revient à lui car c’est l’heure de la nouvelle pipe, il se calme et fait signe au garçon cireux qu’il est temps d’enchaîner. Il veut une couverture pour couvrir ses jambes, en peau de chèvre, celles qui sentent fort mais tiennent chaud. Ensuite il restera là sans bouger, une décennie peut-être, la pipe toujours à portée de lèvres.

Lorsque Vicente se réveille, il ne sait pas quel jour il est. Il n’a plus d’argent. Et plus de volonté. L’opium a enlevé en lui tout motif rationnel de faire les choses. Au lieu d’aller aux Forges, Vicente se cache des jours entiers dans son appartement, incapable de faire quoi que ce soit.

Il se demande pourquoi il est à Paris.

Pourquoi est-il parti ? Il se rappelle que sa femme l’attend quelque part. Mais son cerveau est incapable de retrouver le nom du village où ils se sont installés.

Comment va-t-il faire pour la rejoindre ?

La seule chose dont il se souvient, c’est qu’il doit partir dans le Jura, dans la maison de famille de sa mère, pour trouver une casserole et des draps.

<p>Chapitre 10</p>

Myriam est toujours sans nouvelles de son mari. Seule, dans la maison du pendu, sans eau ni électricité, elle attend. Le vent, qui chasse un jour puis l’autre, souffle de plus en plus froid.

De temps en temps, Madame Chabaud monte la voir. La veuve est comme les crabes, sous la carapace, la chair est tendre. Les jours de raïsse, c’est-à-dire d’averses, elle lui propose de venir chez elle, au village, parce que c’est moins humide. Myriam profite de l’eau chauffée sur le feu, elle se met nue dans l’évier constitué d’une pierre, près du sol, pour se laver à genoux. Madame Chabaud lui apprend à entretenir les bûches « à l’économie », non pas en longitudinal, mais bout à bout.

— Même si ça ne facilite pas toujours le tirage, lui dit-elle.

Myriam repart toujours chez elle avec un panier de légumes et du fromage.

Deux jours avant Noël, Madame Chabaud l’invite à venir fêter le réveillon, avec son fils et sa belle-fille. Et le petit Claude, qui vient de naître.

— Vous et moi, on ne se croise pas trop à l’église, hein ? On a d’autres choses à faire… Mais je crois que ce serait bon, pour toutes les deux, qu’on aille à la messe de minuit. Habillez-vous chaudement parce qu’il fait froid les nuits de décembre.

Myriam n’a pas d’autre choix que d’accepter. Personne ne doit la soupçonner d’être juive, pas même Madame Chabaud. Son absence à la messe ferait parler d’elle dans le village. Faudra-t-il respecter des rituels, lire une bible, ou réciter des prières ? Myriam ne sait pas comment se déroule un soir de Noël. Elle demande à François Morenas de bien vouloir l’aider à s’y préparer.

Alors François l’athée montre à Myriam la Juive comment se signer. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, deux doigts sur le front, deux doigts sur le cœur, puis d’une épaule à l’autre. Myriam répète ce geste plusieurs fois.

Le matin de Noël, elle va cueillir du houx dans le vallon de l’Aiguebrun, pour ne pas arriver les mains vides chez Madame Chabaud. Les Alpilles sont toutes blanches. Elle croit voir au loin un signe, le retour de son mari.

Avant de partir au village, elle laisse un mot devant la porte, pour Vicente. C’est son genre d’apparaître le soir de Noël, se dit-elle. Elle l’imagine arriver, les bras chargés de cadeaux, un sublime Roi mage.

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