Elle va chercher une orange. Et le cœur de Myriam se serre en reconnaissant ce papier fin dont se servaient les ouvrières de Migdal. Elle repense au goût amer de l’écorce qui s’incrustait sous les ongles pour longtemps. Elle se souvient du jour où sa mère lui avait annoncé que toute la famille allait s’installer à Paris. Les mots tintaient à son oreille comme des promesses.
— Ephraïm, Emma, Jacques et Noémie. Où êtes-vous ? se demande-t-elle sur le chemin du retour, comme si une réponse pouvait surgir dans le silence de la nuit.
Il faut compter entre quatre et cinq jours de marche pour franchir la frontière espagnole par les Pyrénées. La traversée coûte au moins 1 000 francs mais cela peut monter jusqu’à 60 000 francs. Certains passeurs demandent une avance, ensuite ils ne viennent pas au rendez-vous. Il arrive aussi que des clandestins se fassent tuer au milieu de la traversée. Mais il y a aussi les passeurs courageux, les généreux, ceux à qui l’on peut dire :
— Je n’ai rien sur moi, mais je vous payerai un jour.
Et qui répondent :
— Allez, on ne va pas vous laisser aux Allemands.
Jeanine connaît toutes ces histoires. Le passeur qu’on lui a conseillé est un guide de montagne, qui a l’habitude, c’est au moins son trentième passage.
En voyant arriver la jeune femme, il s’inquiète. Non seulement elle n’est pas plus haute qu’un enfant, mais ses chaussures et ses vêtements ne sont pas adaptés à la traversée.
— C’est le mieux que j’ai trouvé, dit Jeanine.
— Faudra pas vous plaindre, répond le passeur.
— Au départ, je devais passer par le Pays basque.
— Cela aurait été mieux pour vous. La traversée est moins dangereuse.
— Mais depuis l’invasion de la zone sud, le passage n’est plus sûr.
— J’ai entendu dire ça, en effet.
— C’est pour ça, on m’a dit de prendre par le massif du mont Valier. Il paraît que les soldats allemands ne s’y aventurent pas, parce que c’est trop dangereux.
Le passeur regarde Jeanine et lui lance sèchement :
— Gardez votre énergie pour marcher.
Jeanine n’est pas une bavarde, mais elle avait besoin de parler pour calmer sa peur. Elle sait que d’autres avant elle ont trouvé la mort et non la liberté au bout de la traversée. Alors elle pose un pied devant l’autre, regarde en direction de la frontière et oublie qu’elle a le vertige.
Le long des corniches de neige poudreuse, ses pas s’enfoncent. Le passeur remarque qu’elle est plus solide qu’elle n’en a l’air. Ensemble ils passent des rivières de glace.
— Et si on se casse une jambe ? demande Jeanine.
— Je ne vais pas vous mentir, répond le passeur. Ça se termine avec une balle dans la tête. C’est ça ou mourir de froid.
Quand Jeanine lève le regard, l’Espagne semble toute proche, il suffit de tendre la main pour que le bout de ses doigts frôlent les crêtes, où des lumières brillent dans la nuit. Mais plus elle avance, plus les lumières s’éloignent. Elle sait qu’il ne faut pas désespérer. Elle pense au philosophe Walter Benjamin, qui s’est suicidé juste après avoir franchi la frontière, parce qu’il a pensé que les Espagnols le reconduiraient en arrière. «
Au bout de trois jours, le passeur lève son gant vers le lointain et annonce à Jeanine :
— Marchez dans cette direction, moi je vous laisse ici.
— Comment ça ? demande Jeanine. Vous ne venez pas avec moi ?
— Les passeurs ne traversent jamais la frontière. Vous terminez le chemin toute seule, vous allez toujours tout droit, jusqu’à tomber sur une petite chapelle qui accueille les fugitifs. Bonne chance, lance-t-il avant de faire demi-tour.
Jeanine se souvient qu’un jour, quand elle était enfant, sa mère lui avait dit une chose qui l’avait marquée. Gabriële lui avait fait la liste de toutes les morts possibles.
Le feu,
le poison,
l’arme blanche,
la noyade,
l’étouffement…
— Si un jour tu dois choisir ta mort, ma fille, opte pour le froid. C’est la plus douce. On ne sent plus rien, on a simplement l’impression de s’endormir.
En pleine nuit, Myriam est réveillée par des coups frappés à la fenêtre de la cuisine du pendu. C’est Vicente, elle en est sûre. Elle glisse ses pieds nus dans de gros godillots froids et un gilet sur sa chemise de nuit. Mais la silhouette qu’elle aperçoit dans le noir n’est pas celle de son mari. L’homme est très grand, avec de larges épaules, il tient à la main une bicyclette.
— Je viens de la part de M. Picabia, dit-il avec l’accent des gens de la région.
Myriam ouvre la porte et le fait entrer, elle cherche des allumettes pour la bougie mais Jean Sidoine lui fait signe qu’il faut rester dans le noir. Il retire son chapeau pour dégager sa tête, et lui annonce :