— Votre mari est en prison, il a été incarcéré à Dijon. Il m’envoie vous chercher. On part avec le prochain train. Dépêchez-vous.
Myriam a hérité de sa mère cette capacité à réfléchir vite et froidement. Elle dresse dans sa tête la liste de toutes les choses à faire avant de partir, vérifier les braises, ne pas laisser traîner de nourriture, ranger la maison, écrire un mot à Madame Chabaud.
— Nous avons deux trains et un autocar à prendre, dit Jean à Myriam. Nous arriverons à Dijon un peu avant minuit.
À l’aube, ils se rendent silencieusement à la gare de Saignon, qui dessert la ligne Cavaillon-Apt. Sur le quai désert de la gare, Jean lui tend une carte d’identité.
— Vous êtes ma femme.
Elle est plus jolie que moi, se dit Myriam en regardant les faux papiers.
Le voyage est long. Succession de cars, de trains régionaux, chaque minute est dangereuse. Il fait froid, Myriam n’est pas assez couverte. À Montélimar, Jean lui passe sur les épaules son gros gilet de laine tricotée.
À Valence, les jeunes mariés retiennent leur respiration au moment où des uniformes allemands passent faire des contrôles. Ils tendent leurs faux papiers. Jean admire la placidité de cette jeune femme, qui sait garder son sang-froid devant l’ennemi.
Dans le dernier train qui les mène à Dijon, alors qu’ils sont seuls dans le wagon, Myriam se sent sortie d’affaire. Elle aime les trains, la nuit, quand les voisins somnolent et qu’une douceur feutrée flotte dans l’air – l’esprit est au repos, sans aucune décision à prendre.
Ils savent que c’est interdit, qu’ils ne devraient pas se raconter, que par les temps qui courent il faut se taire. Mais cette nuit tombée sur le paysage et le calme ouaté du wagon vide donnent envie à Jean et Myriam de se confier.
— Le premier train que j’ai pris, dit Myriam pour briser le silence, c’était pour traverser la Pologne jusqu’en Roumanie. Une grosse dame, qui gardait le samovar, me terrorisait. Je me souviens parfaitement de son visage…
— Qu’alliez-vous faire en Roumanie ?
— Prendre un bateau. Pour la Palestine où nous avons vécu quelques années avec mes parents.
— Mais vous êtes polonaise ?
— Non ! La famille de ma mère est polonaise, mais moi je suis née à Moscou, en Russie, dit Myriam en regardant par la fenêtre les arbres dessinant des ombres d’encre noire. Et vous ?
— Moi je suis né à Céreste. C’est pas loin de Buoux. Deux heures de vélo, si vous prenez la route de Manosque. Mon père est artisan charron. Il joue du piston dans la fanfare du village. Et ma mère, elle, est pantalonnière, dit-il en claquant sa main fièrement sur ses cuisses pour montrer son pantalon.
— Du beau travail, dit Myriam en souriant. Et vous faites quoi comme métier ?
— Je suis instituteur. Malheureusement, cela fait un moment que je n’ai pas mis les pieds dans une école… j’ai fait de la prison moi aussi. Un jour, au bistrot de mon village, j’ai dit que je n’aimais pas la guerre. Alors j’ai été convoqué au bas fort Saint-Nicolas à Marseille par le juge d’instruction militaire pour « propos défaitistes ». Je suis resté un an en prison… alors je sais un peu de quoi je parle. Je peux vous dire que ce dont votre mari a le plus besoin, c’est de courage. Il va connaître la guerre des chiottes, les combines pour le tabac, le mitard, le mépris des gardiens, la coupe des cheveux ras, il va apprendre à marcher avec des sabots de bois, l’humiliation des fouilles, le trafic des mégots de cigarettes, il va boire de l’alcool à brûler et subir les brimades des matons… Mais l’important, c’est qu’un jour, votre mari va sortir.
— C’était quand, vous ?
— Le 21 janvier 1941. J’avais tellement changé en un an, j’étais si maigre, que mes parents ne m’ont pas reconnu. J’avais changé aussi à l’intérieur. Je n’étais plus du tout pacifiste et j’ai décidé d’aider les résistants.
— Vous êtes courageux.
— Ce n’est pas du courage. Je fais les choses à ma manière. Comme je peux. Au village, à Céreste, il y a un gars qui est arrivé. Il s’appelle René. On va le voir et là, il nous dit quoi faire, il nous donne des petites missions. Je fournis même le casse-croûte, dit-il en sortant de sa besace deux morceaux de pain soigneusement emballés.
Myriam sourit et mange volontiers avec Jean.
— On va pas tarder, dit-il. Notre chemin s’arrêtera là. Je vous déposerai chez la femme d’un détenu, qui est dans la même cellule que votre mari. Demain elle vous emmènera le voir.
Avant de partir, Myriam remercie Jean Sidoine et, lui attrapant le bras, elle lui dit :
— Moi aussi je veux faire des missions.
— Très bien. J’en parlerai à René.
À L’Isle-sur-la-Sorgue, la vie de René Char était surveillée. Alors en 1941, il avait pris sa femme et une valise pour se réfugier cinquante kilomètres plus loin, chez un couple d’amis, à Céreste.
Il découvre la petite place aux marronniers, où les maisons se tiennent droites devant l’église, comme des enfants de chœur devant monsieur le curé. Et au milieu, la fontaine où il a été foudroyé par la beauté d’une fille du village. Marcelle Sidoine.