— Je suis allé dans le Jura, à Étival. Comme prévu. J’ai pris des draps et des couvertures. Des couverts aussi. Le lendemain, c’était le 26 décembre, je suis parti avec les valises, pour rentrer chez nous. Fallait que je traverse la ligne. À l’aller, j’avais un passeur. Je me suis dit, au retour, je peux le faire seul. Mais pas de chance. Vers minuit, j’arrive sur la passerelle et là je tombe sur des Allemands qui faisaient leur ronde. Avec ma valise remplie jusqu’à ras bord – on m’a accusé de faire du marché noir. Et voilà, ma grande. Je suis ici.

Myriam reste silencieuse. C’est la première fois que son mari l’appelle « ma grande ». Et puis il ne la regarde pas dans les yeux. Il a le teint pâle et quelque chose de vitreux dans le regard.

— Pourquoi tu te grattes comme ça ? demande-t-elle.

— C’est les totos, explique-t-il. Les totos ! Les poux ! Le juge doit décider de ma peine aujourd’hui ou demain. On verra bien.

Myriam reste silencieuse devant la mauvaise humeur de son mari. Une question lui brûle les lèvres.

— Tu as eu des nouvelles de mes parents ?

— Non. Pas de nouvelles, dit Vicente froidement.

C’est comme un coup de poing dans le ventre. Myriam en perd sa respiration. L’heure de la visite est terminée. Vicente se penche vers elle pour lui chuchoter quelque chose au creux de l’oreille.

— La femme de Maurice, elle t’a donné quelque chose pour moi ?

Myriam fait non de la tête. Vicente se redresse, inquiet.

— Ok, demain alors. Demain, n’oublie pas, dit-il en faisant l’effort de lui sourire.

Sur le chemin du retour, la trapéziste s’excuse, elle a oublié. En effet, elle avait quelque chose pour Vicente. Une fois à l’appartement, elle lui montre une petite boule noire :

— Demain, tu la glisses entre tes doigts. Comme ça on voit rien quand tu montres au gardien la paume de tes mains à l’entrée de la prison. Voilà. Et ensuite, tu la donnes à ton mari, sous la table et discrètement.

— Qu’est-ce que c’est ? demande Myriam.

La trapéziste comprend alors que Myriam n’a aucune idée de ce que lui demande son mari.

— C’est un réglisse de ma grand-mère. Il soulage les articulations.

Le lendemain, tout se passe comme prévu. Vicente met sous la langue la petite bille noire et luisante. Myriam regarde le visage de son mari rajeunir, comme sous l’effet d’un philtre magique et, pour la première fois, Vicente pose sa main sur le visage de Myriam et reste longtemps ainsi sans bouger, à regarder quelque chose de lointain, derrière ses yeux.

Le lendemain, le 4 janvier 1943, ils apprennent que Vicente écope de quatre mois de prison et d’une amende de 1 000 francs. Myriam craignait bien pire, elle avait peur d’un départ vers l’Allemagne. Tant que son beau mari reste en France, elle est prête à tout supporter.

<p>Chapitre 15</p>

De retour dans la maison du pendu, Myriam retrouve l’atmosphère immobile du plateau des Claparèdes. Tous les objets posés à leur place, dans l’indifférence. Ce mois de janvier 1943 est un désert gelé qui lui glace les os.

Un soir, avant d’aller se coucher, une silhouette dans son dos la fait sursauter.

— J’ai quelque chose pour vous, dit Jean Sidoine, en frappant au carreau.

Il trimballe sur son porte-bagages une grosse caisse à outils, dont il sort un objet soigneusement emballé. Myriam reconnaît au premier coup d’œil une TSF en Bakélite brune.

— Vous m’avez dit que votre père était ingénieur et que vous vous y connaissiez en radio.

— Je peux même vous la réparer si elle est cassée.

— Je vous demande surtout de l’écouter. Vous connaissez Fourcadure ?

— La ferme ? Je vois où c’est.

— Les propriétaires ont l’électricité, et ils sont d’accord pour rendre service. On va mettre la radio dans une remise et vous irez l’écouter là-bas. On a besoin que vous écoutiez le dernier bulletin de la BBC, celui d’après neuf heures du soir. Vous notez tout sur un bout de papier. Que vous déposerez ensuite à l’auberge, chez François. Dans le placard de la cuisine, il y a une boîte à biscuits en fer, cachée derrière les sachets d’herbes aromatiques. Il faut mettre les messages à l’intérieur.

— Tous les soirs ?

— Tous les soirs.

— François est au courant ?

— Non. Simplement, vous dites que vous passez lui dire bonsoir, boire une tisane, pour discuter, parce que vous vous sentez seule. Surtout, ne pas l’inquiéter.

— Je commence quand ?

— Ce soir. Le bulletin est à 21 h 30, précises.

Myriam s’engouffre dans la nuit pour se rendre à Fourcadure. Quand elle arrive à la ferme, elle se faufile dans la remise, met le cadre antibrouillage en place, tourne le bouton, la radio grésille, elle doit coller son oreille pour comprendre, surtout quand le vent empêche d’entendre. Dans l’obscurité de sa cachette, elle note les bulletins, sans voir la feuille, ni sa main, l’exercice est difficile.

Une fois l’émission terminée, elle sort de la remise, toujours en rasant les murs, et s’en va chez François Morenas. Trente minutes de marche. La nuit. Le froid qui écorche la peau. Mais elle se sent utile, alors ça va.

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