Vicente sort de la prison d’Hauteville-lès-Dijon le 25 avril 1943. Mais il ne rejoint pas directement sa femme. Il doit d’abord rendre visite à Jean Sidoine.

<p>Chapitre 19</p>

Tous les hommes âgés entre 20 et 22 ans sont tenus de se rendre à la mairie pour une visite médicale et présenter leurs papiers d’identité. Après avoir été recensés, ils devront attendre leur convocation. Le Service du travail obligatoire est, comme son nom l’indique, obligatoire. Il dure deux ans.

En travaillant en Allemagne, tu seras l’Ambassadeur de la qualité française.

En travaillant pour l’Europe, tu protèges ta famille et ton foyer.

Finis les mauvais jours, papa gagne de l’argent en Allemagne.

Le gouvernement de Vichy fait croire aux Français que ces jeunes adultes envoyés en Allemagne auront l’occasion d’acquérir de nouvelles compétences. Les qualifications professionnelles de chacun seront prises en compte. Et, de fait, près de 600 000 jeunes vont partir. Mais pas tous. Beaucoup refusent d’obéir.

Partout s’organisent des perquisitions et des contrôles de police pour arrêter les « insoumis » et les « réfractaires ». On menace les familles de représailles. Les amendes, pour quiconque aiderait un jeune à échapper au STO, montent jusqu’à 100 000 francs.

Ces jeunes hommes qui refusent de partir en Allemagne n’ont pas d’autre choix que d’entrer dans la clandestinité. Ils vont trouver refuge dans les campagnes, se cacher dans les fermes. Et beaucoup renforcent les maquis. Peut-être 40 000 d’entre eux deviennent des soldats de l’ombre.

René Char se charge, depuis son QG de Céreste, de récupérer les réfractaires de la zone Durance, il organise leur hébergement, teste leurs aptitudes et la solidité de leurs convictions. Il coordonne ses troupes. Jean Sidoine vient lui parler de son cousin. Un doux, un littéraire, mais un gars sûr. Il est convenu qu’il sera caché chez la jeune Juive du plateau des Claparèdes.

C’est lui, Yves Bouveris. C’est lui que je cherche.

<p>Chapitre 20</p>

Myriam est postée sur le seuil de la maison du pendu, la main sur son front pour se protéger du soleil, elle regarde au loin. Elle sait que l’homme qui marche vers elle est son mari, mais elle a du mal à le reconnaître, avec ses joues creusées de vieillard, sur un corps d’enfant sans muscles. Vicente lui semble plus petit que dans ses souvenirs. Son visage est marqué, au coin de l’œil, il porte les traces d’un hématome jaune et vert.

Vicente est escorté par les deux cousins Sidoine, Yves et Jean, comme entre deux infirmiers ou deux gendarmes. Ces trois hommes marchent vers la maison comme des mercenaires exténués, avec leurs poches de pantalon déformées et leurs bouches pâteuses de la poussière des routes.

— J’ai pensé que vous pouviez loger mon cousin dans le cabanon, demande Jean à Myriam, c’est un STO.

Myriam accepte sans y prêter trop d’attention, bouleversée par la présence de son mari.

Avant de repartir, Jean Sidoine la met en garde :

— Moi il m’a fallu des semaines pour m’habituer au retour. Soyez patiente. Ne vous découragez pas.

En effet, ce soir-là, Vicente ne veut pas dormir dans sa chambre. Il préfère, pour sa première nuit d’homme libre, dormir à la belle étoile. Myriam en est presque soulagée. Contrairement à tout ce qu’elle avait imaginé durant ses semaines d’hibernation, retrouver Vicente n’est pas un apaisement. C’est même le contraire. Au moins, lorsqu’il était en prison, il était protégé de tout, des Allemands, de la police française. Mais surtout, protégé de dangers obscurs que Myriam pressent sans pouvoir les nommer.

Les jours suivants, Myriam sursaute chaque fois qu’elle aperçoit la silhouette du cousin Yves. Elle ne se fait pas à sa présence. Tout entière préoccupée par la santé de son mari, il n’y a que ça qui compte pour elle. Deux fois par jour, elle lui apporte un plateau, avec un bouillon qu’elle cuisine elle-même, du pain qu’elle va chercher au village. Quand elle s’asseoit près de lui, Myriam se trouve trop épaisse, à cause de ses hanches rondes qui remontent dans le dos comme un violoncelle. Parfois elle a l’impression de devenir la mère de son mari.

Au bout de quelques jours, Vicente reprend des forces. C’est au tour de Myriam de tomber malade. Elle a de la fièvre. Beaucoup de fièvre. La température monte et avec elle, une odeur âcre se dégage de son corps. À Vicente revient la charge du plateau, qu’il faut monter deux fois par jour dans la chambre. Yves lui confie le secret d’une tisane contre la fièvre, qu’il tient de sa grand-mère. Il entraîne Vicente cueillir des calaments des champs.

Grâce à la tisane d’Yves, Myriam guérit. Vicente décide qu’il faut fêter cela. Il part au marché d’Apt acheter de quoi faire un bon dîner et, pour la première fois, Myriam et Yves se retrouvent tous les deux seuls dans la maison.

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