Myriam revoit les derniers mois passés dans sa famille, en les teintant d’un filtre noir. Ses distances avec sa sœur. Noémie lui en faisait souvent le reproche, elle voulait passer plus de temps avec elle. Myriam avait tout mis sur le compte de son mariage, mais la vérité, c’est qu’elle avait ressenti le besoin de s’éloigner de sa sœur, ouvrir les fenêtres d’une chambre qui devenait trop petite. Elles n’étaient plus des gamines, leurs corps avaient grandi, elles étaient deux femmes à présent. Myriam avait besoin d’espace.

Myriam s’était montrée souvent hautaine. Elle ne supportait plus l’impudeur de Noémie, les états d’âme que sa petite sœur déballait à table, pour tout le monde, gênaient Myriam. Elle avait l’impression que Noémie vivait portes grandes ouvertes, même les moments les plus intimes, et Myriam subissait cette vie libre qui la dérangeait.

Combien elle regrettait à présent.

Myriam se promet de réparer ses erreurs. Elles prendront ensemble le métro pour rentrer de la Sorbonne, elles joueront de nouveau à observer les passants dans le jardin du Luxembourg. Et puis elle emmènera Jacques visiter les grandes serres des forêts tropicales humides du Jardin des Plantes.

Myriam se recroqueville dans son lit, elle se recouvre d’habits et de papier journal pour garder la chaleur. Elle se laisse lentement glisser dans un état de somnescence, jusqu’à l’indifférence. Plus rien ne la touche, plus rien ne peut l’atteindre.

Parfois elle ouvre les yeux, tout doucement, elle bouge le moins possible, réduisant ses gestes au nécessaire. Remettre une brique dans le lit, manger le pain déposé par Madame Chabaud, puis revenir dans sa chambre. Elle ne sait plus quel est le jour ni quelle est l’heure. Parfois elle ne sait même plus si elle dort ou si elle est réveillée, si le monde entier la pourchasse ou s’il l’a oubliée.

— Comment savoir que l’on est en vie, si personne n’est le témoin de votre existence ?

Dormir beaucoup, dormir le plus possible. Un matin, elle ouvre les yeux et, devant elle, un petit renard la regarde fixement.

— C’est l’oncle Boris, se dit Myriam, il a voyagé depuis la Tchécoslovaquie pour venir veiller sur moi.

Cette pensée lui donne du courage. Elle laisse son esprit errer, elle voit la lumière du soleil qui perce entre les bouleaux et les trembles dans une forêt loin d’ici, la lumière vibrante des vacances tchèques sur sa peau.

— L’homme ne peut pas vivre sans la nature, lui souffle Boris à travers le renard. Il a besoin d’air pour respirer, d’eau pour boire, de fruits pour se nourrir. Mais la nature, elle, vit très bien sans les hommes. Ce qui prouve combien elle nous est supérieure.

Myriam se souvient que Boris parlait souvent du traité de sciences naturelles d’Aristote. Et de ce médecin grec qui avait soigné plusieurs empereurs romains.

— Galien démontre que la nature nous envoie des signes. Par exemple, la pivoine est rouge parce qu’elle soigne le sang. La chélidoine a un suc jaune parce qu’elle combat les problèmes de la bile. La plante appelée stachys, en forme d’oreille de lièvre, permet de soigner le conduit auditif.

L’oncle Boris sautillait dans la nature comme un farfadet, à 50 ans, on lui en donnait facilement quinze de moins. C’est grâce aux bains froids que Boris se maintenait si jeune, une science qu’il tenait de Sebastian Kneipp, un prêtre allemand qui s’était guéri lui-même de la tuberculose grâce à l’hydrothérapie. Son livre Comment il faut vivre : avertissements et conseils s’adressant aux malades et aux gens bien portants pour vivre d’après une hygiène simple et raisonnable et une thérapeutique conforme à la nature, était toujours posé sur le chevet du lit de l’oncle, dans sa version originale, en allemand.

L’oncle Boris prenait des notes sur les manches de ses chemises, pour ne pas charger ses poches déjà pleines. S’arrêtant devant un saule blanc, il avait dit :

— Cet arbre, c’est l’aspirine. Les laboratoires veulent nous faire croire qu’il n’y a que la chimie pour soigner les hommes. On finira par y croire.

L’oncle montrait aux filles comment cueillir les fleurs, à quel endroit les pincer, pour ne pas qu’elles perdent leurs propriétés médicinales. Parfois il s’arrêtait, prenait Myriam et Noémie par les épaules, et poussait leurs bustes de jeunes filles en direction de l’horizon.

— La nature n’est pas un paysage. Elle n’est pas devant vous. Mais à l’intérieur de vous, tout autant que vous êtes à l’intérieur d’elle.

Un matin, le renard n’est pas là. Myriam sent qu’il ne reviendra pas. Pour la première fois, elle ouvre la fenêtre de sa chambre. Les amandiers sont couverts de petits bourgeons blancs sur le plateau des Claparèdes. L’hiver a été chassé par un minuscule rayon de soleil. La lumière sur les Alpilles annonce l’arrivée du printemps.

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