La présence d’Yves gêne Myriam. Pourtant, il fait de son mieux. Mais cela l’irrite encore plus.
Vicente revient du marché avec deux bouteilles de vin, des navets, du fromage, une belle confiture et du pain. Un festin.
— Regarde, dit-il à Myriam. Ici, ils enveloppent le fromage de chèvre dans des vieilles feuilles de châtaignier.
Myriam et Vicente n’ont jamais vu cela de leur vie. Ils ouvrent la feuille comme ils déferaient le papier d’un cadeau fragile. Yves leur explique que c’est pour garder longtemps le moelleux du fromage, même en hiver. Ces explications enchantent Vicente.
— Un empereur romain, Antonin le Pieux, est mort d’en avoir trop mangé.
Chez un libraire ambulant, il a acheté un livre qui l’amuse beaucoup, à cause de son titre
— Je vous propose que nous le lisions à haute voix, chacun notre tour.
Vicente débouchonne une bouteille de vin, et pendant que Myriam épluche les légumes et qu’Yves met la table, Vicente leur fait la lecture en fumant ses cigarettes de contrebande qui tachent ses doigts.
Le livre commence avec une description de cet Yves, qui donne son prénom au titre. Un marin que Pierre Loti avait connu sur un navire et vraisemblablement aimé. Vicente lit les première lignes :
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— Parfait ! s’exclame Vicente, satisfait de la façon dont Yves se plie aux règles du jeu.
Il continue la lecture :
— «
— Je n’ai aucun tatouage, répond Yves.
— Nous allons y remédier, annonce Vicente.
Myriam s’inquiète. Elle sait son mari capable de choses étranges. Vicente revient avec un morceau de charbon noir. Puis il prend solennellement le poignet d’Yves pour y tracer lui-même un mince trait noir, comme le bracelet décrit dans le livre. Yves se met à rire, à cause des chatouilles sur la peau, au creux du poignet. Ce rire irrite Myriam. Vicente veut dessiner une ancre sur le sein gauche d’Yves. Myriam trouve que son mari va trop loin et que le jeu déborde. Mais Yves déboutonne sa chemise… Son corps est bien dessiné. Et sa peau sent fort, une odeur de sueur qui surprend Myriam et que Vicente trouve excitante.
Ce soir-là dans la cuisine, Vicente comprend que Myriam et Yves sont naïfs et innocents. Le jeune provincial et la jeune étrangère. Et Vicente, qui n’a connu dans le milieu de ses parents que des enfants aguerris aux jeux des adultes, trouve cela agaçant et attirant.
Lorsque Myriam et Vicente s’étaient rencontrés, deux ans auparavant, il avait fait des sous-entendus à propos de nuits qu’il avait passées dans la maison de Gide. Myriam, qui avait lu Gide, n’avait pas saisi les allusions.
Vicente comprit que Myriam n’était pas comme les filles de sa bande, libres et savantes. Trop tard pour lui expliquer. Trop compliqué aussi. Ils étaient mariés.
Le peu de chose que Myriam avait entendu dire sur les hommes entre eux, toujours à propos d’écrivains, Oscar Wilde, Arthur Rimbaud, Verlaine et Marcel Proust, était des notions abstraites. Leurs livres ne l’avaient pas aidée à comprendre son mari, pas plus qu’ils ne lui avaient appris des choses sur la vie. C’est de vivre qui lui apprendrait, beaucoup plus tard, à comprendre les livres qu’elle avait lus dans sa jeunesse.
Vicente veut tout savoir d’Yves, il lui pose des questions en le regardant fixement, comme autrefois, quand c’était Myriam qui l’intéressait.
Yves leur apprend qu’il est né à Sisteron, un village à cent kilomètres vers le nord, sur la route de Gap. Sa mère, Julie, venait de Céreste, où vivent Jean Sidoine et une grande partie de sa famille. Enfant, Yves a habité dans les écoles où sa mère était institutrice. Il enviait ses camarades qui rentraient chez eux après l’école. Lui, restait immobile.