— Trop vieux, dit Guy en buvant cul sec un verre de vin que Myriam lui a tendu. Mon grand frère, en revanche, il s’est battu et il est pas revenu.
— Je suis désolée, dit Myriam en resservant le jeune homme. Mais alors, qu’est-ce qui t’est arrivé, à toi ?
— Mon père est médecin. Un jour, un patient l’a prévenu qu’il fallait qu’on parte. Toute la famille est descendue à Bordeaux. Ma sœur, mes parents et moi. De Bordeaux, on est ensuite partis à Marseille. Mes parents ont réussi à louer un appartement, on est restés quelques mois comme ça. Quand les Allemands sont arrivés, mes parents ont décidé qu’on partirait aux États-Unis. Mais, au dernier moment, on a été dénoncés. Par des voisins. Les Allemands nous ont emmenés au camp des Milles.
— C’est où le camp des Milles ?
— Près d’Aix-en-Provence. Il y avait régulièrement des convois.
— Un convoi ? C’est quoi ?
— On met tout le monde dans des trains. Direction
— Vous, c’est qui vous ? Les étrangers ? On dirait que tu détestes les Juifs encore plus que les Allemands, toi.
— Votre langue est hideuse.
— Donc tes parents sont partis dans un convoi pour l’Allemagne, c’est ça ? demande Myriam qui reste calme face à la colère du jeune homme.
— Oui, avec ma sœur. Le 10 septembre dernier. Mais moi j’ai réussi à m’échapper la veille du départ.
— Comment tu as fait ?
— Il y a eu un mouvement de panique dans le camp, j’en ai profité pour fuir. Je me suis retrouvé je sais pas comment à Venelles. Là, des fermiers m’ont caché pendant trois mois. Mais le couple n’était pas d’accord. Lui voulait me garder, mais pas elle. J’ai eu peur qu’elle finisse par me dénoncer. Je suis parti le soir de Noël. J’ai passé quelques jours dans une forêt. Un chasseur m’a trouvé endormi et m’a recueilli. Vers Meyrargues. Le gars vivait seul, il était gentil. Sauf quand il buvait, alors là, il devenait fou. Un soir, il a pris son fusil et a commencé à tirer en l’air. J’ai eu peur et je me suis enfui. Ensuite j’ai trouvé refuge chez des vieux, à Pertuis. Ils avaient perdu leur fils pendant la Première Guerre. J’ai dormi dans sa chambre avec toutes ses affaires. J’étais bien là-bas, mais je sais pas pourquoi, une nuit, je suis parti sans raison. De nouveau la forêt. Je me suis évanoui, je crois. Et quand je me suis réveillé, j’étais dans une grange. Le gars qui me surveillait, c’est votre copain qui m’a déposé ici.
— Dans le camp où tu étais, tu n’aurais pas rencontré un garçon de ton âge, Jacques ? Et une fille, Noémie ?
— Non, ça me dit rien. C’est qui ?
— Mon frère et ma sœur. Ils ont été arrêtés en juillet.
— En juillet ? Tu les reverras jamais. Faut être réaliste. Le travail en Allemagne, c’est pas vrai.
— Bon, conclut Myriam en lui prenant la bouteille des mains, on va se coucher.
Les jours suivants, Myriam évite le garçon. Un soir, elle se penche à la fenêtre, elle a reconnu le bruit du vélo de Jean.
— Il faut que tu amènes le gamin chez Morenas là-haut. Un gars va venir le chercher pour l’emmener en Espagne. L’auberge est le point de rendez-vous. François n’est pas au courant. Tu lui dis que Guy est un bon ami à toi, de Paris. Que tu l’as rencontré dans le train par hasard. Mais que tu ne peux pas le garder parce que tu dois rendre visite à ton mari.
«
Le lendemain, Jean revient voir Myriam pour savoir si tout s’est bien passé.
— Qu’est-ce que je fais maintenant ? demande Myriam. Les messages radio ? Je reprends ?
— Non. Pour le moment tu arrêtes. C’est dangereux. Faut tous se faire un peu oublier.
Les semaines passent dans la maison du pendu. Myriam sent que sa vie se rétrécit et se fige. Nuit et jour, les sifflements, à travers les volets et sous les portes, ils rendent fou, comme l’avertissement d’un ennemi lointain. Sur le plateau, au milieu des arbres secs à perte de vue, l’hiver pose sur tout un voile de givre et d’immobilité.
Ce pays de Haute-Provence ne ressemble pas tout à fait aux plaines de Lettonie, ni vraiment aux déserts de la Palestine, mais à quelque chose que Myriam connaît depuis longtemps, depuis sa naissance, depuis son premier voyage dans la charrette à travers les forêts russes – l’exil.
Elle regrette d’avoir écouté Ephraïm, le soir où il lui a ordonné de se cacher dans le jardin. Pourquoi les filles obéissent-elles toujours à leur père ? Elle aurait dû rester avec ses parents.