Les déportés sont emmenés vers un établissement d’hydrothérapie réquisitionné en face du square Récamier. Pour s’y rendre, ils doivent passer par la pâtisserie du Lutetia, qui fait l’angle entre le boulevard Raspail et la rue de Sèvres. Les étalages vides de gâteaux voient défiler les déportés. Qui sont déshabillés de leurs pyjamas rayés pour être désinfectés. Leurs objets sont consignés dans des sacs plastique qu’ils portent autour du cou. C’est là, souvent, qu’a lieu le passage à la poudre DDT, qui tue les poux porteurs du typhus. Les déportés doivent se présenter nus face à des hommes en tenue de caoutchouc, avec des gants de protection, et dans leurs dos des bidons avec la fameuse poudre. On la projette sur eux par de longs tuyaux. Un traitement difficile à supporter. Mais on leur explique qu’il n’y a pas vraiment d’autre solution.
Une fois qu’ils ont été désinfectés et lavés, on leur donne des habits propres. Puis ils doivent se rendre dans les bureaux du premier étage, afin d’être interrogés, dans le but de repérer, parmi eux, les « faux » déportés.
D’anciens collaborateurs du régime de Vichy, pour fuir les représailles, se cachent parmi ceux qui reviennent, dans l’espoir de changer d’identité. Ils veulent échapper aux assassinats de vengeance qui ont lieu dans toute la France, passer entre les mailles du filet de l’épuration qui se met en place, avec les tribunaux d’exception. Quelques miliciens français se font tatouer un faux matricule sur l’avant-bras gauche, pour faire croire qu’ils reviennent d’Auschwitz. Ils se faufilent parmi les déportés au moment où ils sortent de la gare, juste avant de monter dans les autobus pour le Lutetia.
Afin de traquer les imposteurs, le ministère des Prisonniers de guerre, Déportés et Réfugiés, demande aux bureaux de contrôle installés à l’intérieur du palace de mettre en place une surveillance active. Ce qui signifie que chaque déporté subit un interrogatoire, afin de vérifier qu’il s’agit bien d’un « vrai » déporté. Pour certains, cette nouvelle épreuve est ressentie comme une humiliation.
Les interrogatoires sont difficiles à mener, car ceux qui ont survécu aux camps sont si déboussolés qu’ils ne peuvent plus parler, leur esprit s’embrouille, ils s’accrochent à des détails insignifiants et sont incapables de donner des informations précises. Tandis que les usurpateurs d’identités réussissent à construire des récits très structurés, avec des souvenirs volés à d’autres.
Souvent cela tourne mal, parce que les déportés ne supportent pas cette confrontation avec la police française, qu’ils jugent brutale.
— Qui êtes-vous pour me poser des questions ?
— Et pourquoi ça recommence, les interrogatoires ?
— Laissez-moi tranquille !
Les réactions sont parfois violentes dans les bureaux de procédure d’accueil. Des hommes renversent les tables. Des femme se lèvent en pointant du doigt leurs interrogateurs.
— Je me souviens de vous ! Vous m’avez torturée !
Lorsqu’un imposteur est démasqué, on l’enferme dans une chambre du Lutetia. Un garde armé le surveille. À dix-huit heures, un fourgon de police vient le récupérer pour qu’il soit jugé.
Une fois l’interrogatoire terminé, les « vrais » déportés reçoivent des papiers, ainsi qu’une somme d’argent, et des bons de transport gratuits pour les autobus et le métro. Puis ils sont reçus dans l’hôtel où ils pourront se reposer quelques jours. Ils peuvent s’en remettre aux « petites bleues » qui vont et viennent, les femmes du corps volontaire féminin qui assurent la gestion de l’accueil et des étages. Le premier est réservé à l’administration, au-dessus il y a l’infirmerie et ensuite les chambres jusqu’au septième. Le troisième est entièrement réservé aux femmes.
— Ne vous inquiétez pas, les chambres sont très bien chauffées.
Les radiateurs sont allumés même en plein été car les corps décharnés ont froid sans cesse.
— Ils ont préféré dormir par terre, alors qu’ils ont des lits bien confortables, c’est étrange quand même.
Les déportés s’allongent sur les tapis parce qu’ils ne réussissent plus à être dans un lit. Souvent ils sont à plusieurs, les uns contre les autres, pour trouver le sommeil. Tous se sentent humiliés, avec leurs crânes rasés, les abcès et les phlegmons qui infectent leurs peaux. Ils savent qu’ils font peur. Ils savent que c’est une souffrance de les regarder.
Dans la majestueuse salle à manger de l’hôtel Lutetia, les palmiers en pot mettent en valeur les lignes symétriques des pierres de taille, les vitraux monumentaux et les colonnes ornementales, toute la virtuosité de l’Art déco au service du luxe et de la géométrie.
Le repas est servi, les déportés sont regroupés autour des tables, ils n’ont pas mangé dans une assiette depuis si longtemps, depuis le temps d’un monde qui leur semble n’avoir jamais existé. Les gobelets argentés contiennent une eau potable. Cela aussi, ils ont oublié.