Emma se demande, presque inquiète, si tout cela n’est pas trop beau pour être vrai. Ephraïm, lui, est comblé. Ses filles font désormais partie de l’élite parisienne.

— Fier comme un châtaignier qui montre tous ses fruits aux passants, aurait dit Nachman.

Après la cérémonie, Ephraïm décide que toute la famille rentrera à pied rue de l’Amiral-Mouchez.

La douceur du Luxembourg, en ce 13 juillet, est irrésistible. Dans l’harmonie de ce jardin à la française, où volètent les papillons sous le regard des statues des Reines de France et femmes illustres, les petits enfants chancellent en faisant leurs premiers pas près du bassin aux bateaux en bois. Les familles rentrent paisiblement chez elles, profitant de la beauté des parterres et du murmure des fontaines. On se salue d’un signe de tête, les messieurs soulèvent leurs chapeaux et leurs épouses sourient avec grâce, devant les chaises vert olive qui attendent les fesses des étudiants de la Sorbonne.

Ephraïm tient fermement le bras d’Emma contre lui. Il n’en revient pas d’être l’un des personnages de ce décor si français.

— Il va bientôt falloir nous trouver un nouveau nom, dit-il en regardant loin devant lui avec sérieux.

Cette assurance d’obtenir la nationalité française fait peur à Emma, qui serre fort la petite main de son dernier enfant, comme pour conjurer le sort. Elle repense aux paroles qu’elle a entendues, pendant le discours de la directrice, de certaines mères qui chuchotaient dans leurs dos :

— Que ces gens sont vulgaires, à exulter de fierté pour leurs enfants.

— Ils sont tellement contents d’eux.

— Ils veulent nous écraser en poussant leurs filles à prendre les meilleures places.

Dans la soirée, Ephraïm propose à sa femme et ses filles d’aller danser au bal populaire du quartier pour fêter la prise de la Bastille, comme tout bon Français.

— Les filles ont si bien travaillé, on peut fêter ça, non ?

Devant la bonne humeur de son mari, Emma chasse loin d’elle ses mauvaises pensées.

Myriam, Noémie et Jacques n’ont jamais vu leurs parents danser. C’est avec étonnement qu’ils les regardent s’enlacer dans les flonflons de la fête.

— Ce 13 juillet, Anne, retiens bien cette date, ce 13 juillet 1933 est un jour de fête pour les Rabinovitch, je dirais même, un jour de bonheur parfait.

<p>Chapitre 12</p>

Le lendemain, le 14 juillet 1933, Ephraïm apprend dans la presse que le parti nazi est devenu officiellement l’unique parti en Allemagne. L’article précise que la stérilisation sera imposée aux personnes atteintes d’infirmités physiques et mentales, afin de sauvegarder la pureté de la race germanique. Ephraïm referme le journal, il a décidé que rien ne viendra entraver sa bonne humeur.

Emma et les enfants font leurs valises. Ils passent la fin du mois de juillet à Lodz chez les Wolf. Maurice, le père d’Emma, offre à Jacques son Talit, le grand châle de prière des hommes :

— Ainsi, il portera son grand-père sur son dos le jour où il montera à la Torah, dit Maurice à sa fille, évoquant ainsi la bar-mitsva de son petit-fils.

Ce cadeau désigne Jacques comme l’héritier spirituel de son grand-père. Emma, émue, prend le châle ancestral, râpé par le temps. Et malgré tout, au moment de le ranger dans sa valise, elle sent au bout de ses doigts que ce cadeau pourrait empoisonner son couple.

En août, Emma et les enfants passent une quinzaine de jours dans la ferme expérimentale de l’oncle Boris en Tchécoslovaquie, pendant qu’Ephraïm, lui, reste à Paris, profiter du calme de l’appartement pour mettre au point sa machine à boulange.

Ces vacances marquent les enfants Rabinovitch d’un bonheur profond. « Je regrette la Pologne, écrit Noémie quelques jours après son retour à Paris. Comme on y était bien ! Il me semble que je sens les roses de chez oncle Boris. Ah, oui ! Je regrette bien la Tchéco, la maison, le jardin, les poules, les champs, le ciel bleu, les promenades, le pays. »

L’année suivante, Myriam est présentée au concours général d’espagnol. C’est la sixième langue qu’elle maîtrise. Elle s’intéresse à la philosophie. Noémie, elle, se passionne pour les Lettres. Elle écrit des poèmes dans son journal intime et rédige des petites nouvelles. Elle obtient le premier prix de langue française et de géographie. Sa professeure, Mlle Lenoir, note qu’elle a « de grandes qualités littéraires » et l’encourage à écrire.

— Être publiée, un jour, songe Noémie en fermant les yeux.

L’adolescente porte désormais ses longs cheveux noirs en nattes, posées en couronne sur sa tête, à la façon des jeunes intellectuelles de la Sorbonne. Elle admire Irène Némirovsky qui s’est fait connaître avec son roman David Golder.

— J’ai entendu dire qu’elle donne une mauvaise image des Juifs, s’inquiète Ephraïm.

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