Et je me rends compte aujourd’hui que j’avais l’âge de ma mère, le même âge que ma grand-mère, au moment où elles avaient reçu les insultes et les jets de pierres. L’âge de ma fille quand, dans une cour de récréation, on lui avait dit qu’on n’aimait pas les Juifs dans sa famille.

Il y avait ce constat que quelque chose se répétait.

Mais que faire de ce constat ? Comment ne pas tomber dans des conclusions hâtives et approximatives ? Je ne me sentais pas capable de répondre.

Il fallait extraire quelque chose de toutes ces vies vécues. Mais quoi ? Témoigner. Interroger ce mot dont la définition s’échappait sans cesse.

— Qu’est-ce qu’être juif ?

Peut-être que la réponse était contenue dans la question :

— Se demander qu’est-ce qu’être juif ?

Après avoir lu le livre que Georges m’avait donné, Enfants de survivants de Nathalie Zajde, j’ai découvert tout ce que j’aurais pu dire à Déborah lors du dîner de Pessah. Les réponses arrivaient seulement avec quelques semaines de retard. Déborah, je ne sais pas ce que veut dire « être vraiment juif » ou « ne l’être pas vraiment ». Je peux simplement t’apprendre que je suis une enfant de survivant. C’est-à-dire, quelqu’un qui ne connaît pas les gestes du Seder mais dont la famille est morte dans des chambres à gaz. Quelqu’un qui fait les mêmes cauchemars que sa mère et cherche sa place parmi les vivants. Quelqu’un dont le corps est la tombe de ceux qui n’ont pu trouver leur sépulture. Déborah, tu affirmes que je suis juive quand ça m’arrange. Lorsque ma fille est née, que je l’ai prise dans mes bras à la maternité, tu sais à quoi j’ai pensé ? La première image qui m’a traversée ? L’image des mères qui allaitaient quand on les a envoyées dans les chambres à gaz. Alors voilà, cela m’arrangerait de ne pas penser à Auschwitz, tous les jours. Cela m’arrangerait que les choses soient autrement. Cela m’arrangerait de ne pas avoir peur de l’administration, peur du gaz, peur de perdre mes papiers, peur des endroits clos, peur de la morsure des chiens, peur de passer des frontières, peur de prendre des avions, peur des foules et de l’exaltation de la virilité, peur des hommes quand ils sont en bande, peur qu’on me prenne mes enfants, peur des gens qui obéissent, peur de l’uniforme, peur d’arriver en retard, peur de me faire attraper par la police, peur quand je dois refaire mes papiers… peur de dire que je suis juive. Et cela, tout le temps. Pas « quand ça m’arrange ». J’ai, inscrit dans mes cellules, le souvenir d’une expérience de danger si violente, qu’il me semble parfois l’avoir vraiment vécue ou devoir la revivre. La mort me semble toujours imminente. J’ai le sentiment d’être une proie. Je me sens souvent soumise à une forme d’anéantissement. Je cherche dans les livres d’Histoire celle qu’on ne m’a pas racontée. Je veux lire, encore et toujours. Ma soif de connaissance n’est jamais étanchée. Je me sens parfois une étrangère. Je vois des obstacles là où d’autres n’en voient pas. Je n’arrive pas à faire coïncider l’idée de ma famille avec cette référence mythologique qu’est le génocide. Et cette difficulté me constitue tout entière. Cette chose me définit. Pendant presque quarante ans, j’ai cherché à tracer un dessin qui puisse me ressembler, sans y parvenir. Mais aujourd’hui je peux relier tous les points entre eux, pour voir apparaître, parmi la constellation des fragments éparpillés sur la page, une silhouette dans laquelle je me reconnais enfin : je suis fille et petite-fille de survivants.

<p>Chapitre 39</p>

Lélia m’a tendu l’enveloppe qu’elle avait reçue, envoyée depuis la mairie des Forges. À l’intérieur, un courrier lui était adressé.

— Je peux ? ai-je demandé.

— Oui, oui, lis-la, s’est empressée de dire Lélia.

Je me suis plongée dans le courrier, un grand carton en bristol blanc, recouvert d’une jolie écriture, appliquée.

Chère Madame,

Suite à votre venue à la mairie des Forges, j’ai cherché dans les archives la lettre que je vous avais mentionnée : la demande pour que le nom des quatre membres de la famille Rabinovitch déportés à Auschwitz soient inscrits sur le monument aux morts des Forges.

Je n’ai rien trouvé dans les archives de la mairie.

En revanche, j’ai retrouvé cette enveloppe qui pourrait vous intéresser. C’était à la mairie, rangé dans une chemise cartonnée. Je ne l’ai pas ouverte, je vous la confie telle quelle.

Amicalement,

   Josyane

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