À l’école de Céreste, Lélia apprend à lire, écrire et compter. La directrice de l’école remarque ses capacités, bien au-dessus des autres enfants de son âge. Elle prévient Henriette que les parents de Lélia devront envisager de lui faire faire des études supérieures. Pour Henriette, c’est comme si on lui disait qu’un jour, la petite ira sur la lune.
Céreste devient le village de Lélia, comme Riga avait été pour Myriam le paysage inattendu de son enfance. Elle connaît tous les habitants, leurs habitudes et leur caractère, elle apprend aussi chaque pierre, chaque recoin, le chemin de la Croix, qui est la limite au-delà de laquelle les enfants n’ont pas le droit de s’aventurer, les chemins de la Gardette, la colline sur laquelle est bâti le château d’eau du village. Un géant capricieux, qui prive parfois le village de son eau, plusieurs jours de suite.
La maison d’Henriette fait presque le coin entre la rue de Bourgade et la traverse qui dégringole vers le Cours. La pente est si raide que Lélia finit toujours par la dévaler en courant. La maison juste à l’angle, mitoyenne de celle d’Henriette, est habitée par deux garnements, Louis et Robert, qui s’amusent à coincer la petite Lélia contre un mur avant de détaler.
Lélia, petite tête de noiraude, devient une véritable enfant du pays. Son jour préféré, c’est le mardi gras, elle se déguise comme tous les gamins de Céreste en
— Autrefois, les jeunes faisaient la danse des Bouffets à la fin du carême… c’était autrefois, racontent les anciens du village.
Les jours de procession religieuse, le curé est suivi de la bannière, puis viennent les enfants de chœur, et enfin les fillettes toutes de blanc vêtues. Elles portent des corbeilles de fleurs, soutenues par un long ruban blanc, rose ou bleu pâle.
La première fois que Lélia intègre leur rang, Henriette entend les commentaires des autres femmes :
— La petite Juive, elle ne devrait pas suivre la procession.
Henriette se fâche. Elle défend Lélia comme si c’était sa propre fille et, les fois suivantes, les femmes se gardent bien de faire les mauvaises langues.
Mais cet événement tourmente Henriette, qui se demande ce que Dieu pense de la présence de Lélia parmi les baptisées.
Dans l’église, la statue de la Vierge Marie intéresse Lélia, son beau regard perdu, ses mains jointes en une prière éternelle, sa tunique azur en plis drapés, serrée à la taille par une ceinture blanche. Lélia a observé que, devant elle, les gens se signent en faisant la révérence. Lélia les imite et fait le geste de la croix. Mais Henriette lui explique :
— Non, pas toi.
Lélia ne cherche pas à savoir pourquoi.
Un jour, elle reçoit un jet de pierre qui manque de lui crever un œil.
— Sale Juive, entend-elle dans la cour de l’école.
Lélia comprend tout de suite que ce mot la désigne, sans savoir ce qu’il signifie vraiment. En rentrant chez Henriette, elle ne lui raconte pas l’incident qui a eu lieu. Lélia voudrait se confier à quelqu’un, mais qui pourrait la renseigner sur la signification de ce mot qui vient d’entrer dans sa vie ? Personne.
Ma mère apprend donc qu’elle est juive ce jour-là, l’année 1950, dans la cour de l’école. Voilà. C’est comme ça que c’est arrivé. Brutalement et sans explication. La pierre qu’elle avait reçue ressemble à celle que Myriam avait reçue, au même âge, par des petits enfants polonais de Lodz, lorsqu’elle était allée pour la première fois rencontrer ses cousins.
L’année 1925, ce n’était pas si loin de l’année 1950.
Pour les enfants de Céreste, comme pour ceux de Lodz, comme aussi pour ceux de Paris en 2019, ce n’était pas plus qu’une boutade. Une insulte comme une autre, qu’on crie dans les cours de récréation. Mais pour Myriam, Lélia, et Clara, ce fut à chaque fois une interrogation.
Quand ma mère est devenue notre mère, elle n’a jamais prononcé le mot « juif » devant nous. Elle a omis d’en parler – non pas de façon consciente ni délibérée, non : je crois tout simplement qu’elle ne savait pas quoi en faire. Ni par où commencer. Comment tout expliquer ?
Mes sœurs et moi fûmes confrontées à cette même brutalité, le jour où le mur de notre maison fut tagué d’une croix gammée.
1985, ce n’était pas si loin de l’année 1950.