Lélia m’a montré sur son bureau une enveloppe scellée, on pouvait y lire l’inscription « CARNETS NOÉMIE ».
J’ai tout de suite compris de quoi il s’agissait. Personne n’y avait touché depuis l’année 1942.
— Anne, je suis trop émue pour l’ouvrir.
— Tu veux que je le fasse ?
Lélia a fait oui de la tête. J’ai pris une grande inspiration et mes mains se sont mises à trembler en décachetant l’enveloppe. Quelque chose a parcouru la pièce, un souffle électrique que nous avons ressenti Lélia et moi. J’ai sorti deux carnets, entièrement noircis de l’écriture manuscrite de Noémie. Les pages étaient remplies, sans laisser une seule ligne d’espace. J’ai ouvert le premier carnet, qui débutait par une date, surlignée.
J’ai commencé à lire pour ma mère, à haute voix.
Le 4 septembre 1939
C’est l’anniversaire de maman. Il y a 25 ans, à l’autre, « l’avant-dernière » c’était l’anniversaire de oncle Vitek. Nous habitons les Forges. Nous changeons notre villégiature en séjour constant. Il m’a fallu deux jours pour réaliser ce que c’est que la guerre. À quoi la reconnaître lorsqu’on regarde dehors le ciel pur. Arbres. Verdure. Fleurs. Pourtant elles tombent déjà fauchées sinistrement les belles vies humaines. Mais le moral est bon. On doit pouvoir tenir et l’on tiendra. Pour nous, le changement même a son pittoresque. Mot cynique mais vrai pourtant. Notre vie physique n’est pas changée, nos gestes restent les mêmes. Mais tout est différent autour de nous. Notre vie elle-même est désaxée. Il faut du temps pour s’y faire. Pour se modifier. Le tout c’est de sortir de cette métamorphose fort et courageux. Aujourd’hui Londres a été bombardée pendant deux heures. Un navire passager a été coulé. Les temps barbares de la civilisation. Éclairs sinistres et illumination du ciel dans la direction de Paris. Nous sortons pour les voir avec la même idée. On s’accoutume à ce fait que l’on est en temps de guerre. Cauchemar des nuits. Lorsque je me réveille la première chose que je me rappelle c’est qu’on est en train de se battre. Que les hommes meurent dans les champs, que des femmes et des enfants tombent dans les rues bombardées des villes.
Le 5