Nous attendons 5 h Lemain. Pas de nouvelles de quoi que ce soit. Il paraît que, on dit que. Pas de lettre de la comtesse. Hitler est fou. N’a-t-il pas proposé à Sir Nevile Henderson un partage « équitable » de l’Europe entre l’Allemagne et l’Angleterre ? Et encore on voyait à ses paroles qu’il se sacrifiait. Les Anglais bombardent l’Allemagne (?) Ils lancent des tracts. Les Musiciens do ré mi fa sol trombone de Myriam. On lit Pierre Legrand. Peut-être que nous pourrons bientôt aller en Russie et connaître enfin tous nos parents. On facilite vraiment la tâche de ceux qui suivront. 150 anniversaires de la révolution, la guerre libératrice des peuples a lieu. Pourvu qu’elle ne dure pas trop. Il y a une chose dont je suis en train de me rendre compte c’est que tant que le combat n’est pas fini on n’a pas le droit de penser aux conséquences de la guerre sur sa vie et celle des autres (Myriam et le pessimisme).
Le 6
Temps splendide. Tricot. Lettre. Armoire peut-être. 5 h Lemain.
Le 9
Ce n’est quelquefois pas la peine d’écrire. Aujourd’hui mauvaise journée. Ce matin discussion polonaise. Chacun se rend compte de l’inutilité de certains arguments, mais on les met en avant pour se convaincre soi-même. Les Dan sont à Paris, ils vont arriver dans le courant de la semaine prochaine. Et dire que pendant que nous discutons froidement de l’utilité d’un bac de philo, de notre vie aux Forges, il y a des gens qui meurent. Sont-ils tous vivants les nôtres, de Lodz ? Cauchemar affreux. Oui, très mauvaise journée.
À l’évocation des gens de Lodz, Lélia m’a priée d’arrêter. C’était beaucoup pour elle. Je la sentais émue et perturbée.
— Ça va jusqu’où ? m’a-t-elle demandé.
Alors j’ai ouvert le deuxième carnet, lui aussi recouvert de notes. Mais j’ai compris rapidement que ce n’était pas la suite du journal de Noémie.
— Maman, ai-je dit… c’est…
En même temps que je parlais à Lélia, j’ai parcouru des yeux les pages.
— … un début de roman…
— Lis-le-moi, a demandé Lélia.
J’ai tourné les pages, le carnet contenait à la fois des notes, des plans de chapitres, des passages rédigés. Tout était mélangé. Je reconnaissais bien le parcours mental du romancier qui tâtonne, cherche, a besoin de coucher des idées sur le papier et de raconter certains passages qui lui viennent à l’esprit, dans le désordre.
Et puis. J’ai lu quelque chose qui m’a arrêtée. J’ai eu du mal à y croire. Et j’ai fermé le carnet, incapable de parler.
— Que se passe-t-il ? m’a demandé Lélia.
Mais je ne réussissais pas à lui répondre.
— Maman… tu n’avais jamais ouvert cette enveloppe ? Tu es sûre ?
— Jamais. Pourquoi ?
Je n’ai pas réussi à en dire davantage. Ma tête s’est mise à tourner. J’ai simplement lu à Lélia la première page du roman.
Évreux était couvert de buée par ce matin de fin septembre. Une buée froide annonçait l’hiver. Mais la journée allait être belle, l’air était pur et le ciel sans nuage.