— Pas du tout papa… tu ne la connais même pas.
— Tu ferais mieux de lire les prix Goncourt et surtout les romanciers français.
Le 1er octobre 1935, Ephraïm dépose les statuts de sa société, la SIRE, Société industrielle de radio-électricité, sise au 10-12, rue Brillat-Savarin dans le 13e arrondissement. Au tribunal de commerce de Paris où elle est enregistrée, le formulaire indique qu’Ephraïm est « palestinien ». La SIRE est une société à responsabilité limitée, de 25 000 francs de capital, constituée en 250 parts de 100 francs chacune. Ephraïm en possède la moitié, l’autre moitié est partagée avec deux autres associés – Marc Bologouski et Osjasz Komorn, tous deux polonais. Osjasz appartient comme lui au conseil d’administration de la Société des carburants, lubrifiants et accessoires sise au 56 rue du Faubourg Saint-Honoré. La société est fichée au service du contre-espionnage.
— Maman, attends. Attends, dis-je en ouvrant la fenêtre de la pièce enfumée. Tu n’es pas obligée d’entrer dans chaque détail, de me donner chaque adresse.
— Tout est important. Ces détails sont ceux qui m’ont permis de reconstituer peu à peu le destin des Rabinovitch, et je te rappelle que je suis partie de rien, me répond Lélia en allumant une cigarette avec le mégot de la précédente.
Jacques, qui a presque 10 ans, rentre de l’école bouleversé. Il s’enferme dans sa chambre et ne veut parler à personne. À cause d’une phrase, prononcée par un de ses camarades dans la cour de récréation :
— Tirez l’oreille à un Juif et tous entendront mal.
Sur le moment, il n’a pas compris ce que cela voulait dire. Puis un élève de sa classe l’a poursuivi pour lui tirer les oreilles. Et quelques garçons se sont lancés à sa poursuite.
Ces histoires ne plaisent pas du tout à Ephraïm, qui commence à s’agacer.
— Tout cela, dit-il à ses filles, c’est à cause des Juifs allemands qui débarquent à Paris. Les Français se sentent envahis. Si, si, je vous le dis.
Les filles se lient d’amitié avec Colette Grés, une élève de Fénelon dont le père vient de mourir brutalement. Ephraïm est satisfait que ses filles soient amies avec une
— Il faut faire des efforts pour notre dossier de naturalisation, lui dit-il. Évite de fréquenter trop de Juifs…
— Alors j’arrête de dormir dans ton lit ! répond-elle.
Cela fait rire les filles. Pas Ephraïm.
Leur amie Colette habite avec sa mère rue Hautefeuille, à l’angle de la rue des Écoles, au deuxième étage d’un immeuble avec cour pavée et tourelle médiévale. Noémie et Myriam passent de longues après-midis dans cette étrange pièce ronde, au milieu des livres. C’est là qu’elles continuent à rêver de leur avenir. Noémie sera écrivain. Et Myriam, professeure de philosophie.
Ephraïm suit de près l’ascension de Léon Blum. Les adversaires politiques, ainsi que la presse de droite, se répandent. On traite Blum de «
Le 13 février 1936, Léon Blum est attaqué boulevard Saint-Germain, par des membres de l’Action française et des Camelots du roi, qui, l’ayant reconnu, le blessent à la nuque et à la jambe. Ils le menacent de mort.
À Dijon, des vitrines sont vandalisées et plusieurs commerçants reçoivent dans la même semaine cette lettre anonyme : «
Quelques mois plus tard, Ephraïm se procure le pamphlet de Louis-Ferdinand Céline,