Le livre en main, il s’installe dans un café. Et comme un vrai Parisien, il commande un verre de bordeaux – lui qui ne boit jamais d’alcool. Il commence sa lecture. « Un Juif est composé de 85 % de culot et de 15 % de vide… Les Juifs, eux, n’ont pas honte du tout de leur race juive, tout au contraire, nom de Dieu ! Leur religion, leur bagout, leur raison d’être, leur tyrannie, tout l’arsenal des fantastiques privilèges juifs… » Ephraïm fait une pause, la gorge nouée, il termine son verre de vin et en commande un autre. « Je ne sais plus quel empoté de petit youtre (j’ai oublié son nom, mais c’était un nom youtre) s’est donné le mal, pendant cinq ou six numéros d’une publication dite médicale (en réalité chiots de Juifs), de venir chier sur mes ouvrages et mes “grossièretés” au nom de la psychiatrie. » Ephraïm suffoque en pensant au nombre de gens qui achètent cette logorrhée délirante. Il sort dans la rue, chancelant, la nausée au fond de la gorge. Il remonte à pied le boulevard Saint-Michel, longe péniblement les grilles du Luxembourg. Et, ce faisant, il se remémore ce passage de la Bible, qui l’effrayait enfant :

« Dieu dit à Abraham : sache bien que tes descendants seront pour toujours des étrangers sur une terre qui n’est pas la leur. On les asservira et on les fera souffrir pendant quatre cents ans. »

<p>Chapitre 14</p>

Myriam quitte le lycée avec le bachot en poche et le prix de l’Association des anciennes élèves de Fénelon, attribué chaque année « à l’élève idéale, inestimable au point de vue moral, intellectuel et artistique ».

Noémie passe dans la classe supérieure avec les félicitations de ses professeures. Jacques, au collège Henri IV, a des résultats moins brillants que ses deux sœurs, mais il se débrouille très bien en gymnastique. En décembre, il entre dans sa quatorzième année, l’âge de la bar-mitsvah. C’est la cérémonie la plus importante dans la vie d’un Juif, le passage à l’âge adulte, l’entrée dans la communauté des hommes. Mais Ephraïm ne veut pas en entendre parler.

— Je dépose un dossier pour obtenir la nationalité française ! Et tu veux te lancer dans des rites folkloriques ? Mais tu es tombée sur la tête ? demande-t-il à sa femme.

La question de la bar-mitsvah de Jacques provoque une fissure dans le couple. C’est le plus profond désaccord qu’ils aient connu depuis le début de leur mariage. Emma doit se résoudre à ne jamais voir son fils faire miniane, les épaules couvertes du Talit que son grand-père lui a offert. Sa déception est profonde.

Jacques ne comprend pas bien ce qui se passe, il ne connaît rien à la liturgie juive, mais il sent au fond de lui que son père lui refuse quelque chose, sans pouvoir expliquer exactement quoi.

Jacques fête ses 13 ans le 14 décembre 1938. Sans aller à la synagogue. Au deuxième trimestre, ses notes chutent. Il devient le dernier de sa classe et à la maison, il se réfugie dans les jupes de sa mère comme un enfant. Au printemps, Emma commence à s’inquiéter.

— Jacques ne grandit plus, remarque-t-elle. Sa croissance s’est arrêtée.

— Ça passera, répond Ephraïm.

<p>Chapitre 15</p>

Ephraïm est concentré sur sa demande de naturalisation, pour lui et sa famille. Il dépose un dossier auprès des autorités compétentes, en se recommandant de l’écrivain Joseph Kessel qui écrit une lettre. L’avis du commissaire de police est favorable : « Bien assimilé, parlant couramment la langue. Bons renseignements… »

— Nous serons bientôt français, promet-il à Emma.

Sur les papiers remplis par l’administration, ils sont pour le moment déclarés « Palestiniens d’origine russe ».

Ephraïm est confiant, mais néanmoins, il faut compter plusieurs semaines avant d’avoir la réponse officielle. En attendant, il s’est déjà choisi un nouveau patronyme. Un nom qui sonne comme celui d’un héros de roman du XIXe : Eugène Rivoche. Il fait parfois claquer ce nom entre ses lèvres en se regardant dans le miroir de la salle de bains.

— Eugène Rivoche. Que c’est élégant, tu ne trouves pas ? demande-t-il à Myriam.

— … mais comment tu l’as choisi ?

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