— Peut-être… qui sait ?

Myriam et Vicente se donnent rendez-vous deux fois par semaine, au bistrot L’Écritoire, place de la Sorbonne. Myriam apporte le Vaugelas, ainsi que des cahiers et des stylos pour écrire. Vicente arrive les mains dans les poches, les cheveux en désordre, dégageant une étrange odeur d’écurie. Il s’habille d’une drôle de façon, un jour drapé dans une vieille cape, le lendemain avec son costume de chasseur alpin, mais jamais deux fois de la même manière. Myriam n’a jamais vu un garçon pareil.

Très vite, elle se rend compte que Vicente a un problème de diction, il accroche sur les mots difficiles. Il a aussi du mal à se concentrer mais il est drôle et désarmant. Il adore lui faire perdre son sérieux professoral en faisant des blagues. La jeune fille éclate de rire au milieu des mots irréguliers et des accords de participes passés.

Vicente commande des grogs. Gagné par une légère ivresse, il invente des phrases absurdes pour les dictées, il démontre le caractère illogique des règles de grammaire. Il se moque du sérieux pontifiant des étudiants de la Sorbonne, imite les professeurs en train de boire leur thé doctement.

— On serait mieux à la piscine Lutetia, conclut-il en parlant fort.

À la fin du cours, Vicente pose des questions à l’étudiante, des rafales de questions, sur ses parents, sur sa vie en Palestine, sur les pays qu’elle a traversés. Il lui demande de répéter la même phrase dans toutes les langues qu’elle connaît. Puis la regarde, concentré. Personne ne s’est jamais intéressé à Myriam avec autant d’intensité.

Lui en revanche se livre peu. Tout ce qu’elle apprend, c’est qu’il a quitté son emploi de « placier en baromètres ».

— Ils m’ont viré au bout d’un mois. J’aurais été meilleur à vendre des livres. Moi j’aime les auteurs américains. Tu connais The Savoy Cocktail Book ?

Dès le premier jour, Myriam est troublée par la beauté de son visage d’Espagnol, sa chevelure noire et, sous les yeux, une ombre, comme la marque d’une douleur ancienne. Il tient ses traits de son grand-père, un être flegmatique qui n’a jamais travaillé de sa vie ; maigre comme un jeune toréro, il avait épousé en secondes noces un petit rat de l’Opéra en âge d’être sa fille. Il avait des cernes sous les yeux.

Au bout de quelques semaines, ces rendez-vous deviennent pour Myriam les seuls qui comptent. Autour d’elle, l’espace se rétrécit, le temps aussi, à cause du couvre-feu, du dernier métro, des magasins fermés, des livres censurés, des voyages interdits, il y a partout des barrières. Mais elle n’en souffre plus depuis Vicente, son nouvel horizon.

Elle qui n’a jamais été coquette le devient. Dans cette période de pénurie où il faut faire sa lessive à l’eau froide et sans savon, elle réussit à se procurer un flacon de shampooing Edjé à moitié entamé, ainsi qu’un fond de parfum qui lui coûte toutes ses économies, Soir de Paris de Bourjois, un bouquet de roses damascena et de violettes surnommé « le philtre d’amour » qui avait joui d’une réputation sulfureuse lors de son lancement.

À la vue du flacon, Noémie comprend que sa grande sœur a fait une rencontre. Troublée de n’être pas dans la confidence, son esprit divague. Cela doit être un homme marié ou un des professeurs de la Sorbonne, pense-t-elle.

Un jour, Vicente n’est pas au rendez-vous. Myriam attend, impatiente de commencer son cours, maquillée, parfumée. Puis elle s’inquiète, peut-être que son élève est coincé dans le métro à cause d’une alerte ? Après quatre heures d’attente, elle ressent un sentiment d’humiliation et s’en veut d’avoir raté le cours de Gaston Bachelard sur la philosophie des sciences.

La fois suivante, lorsque Myriam arrive au bistrot, le serveur l’informe que « le jeune homme de d’habitude » a laissé une enveloppe pour elle. À l’intérieur il y a une feuille, avec quelque chose griffonné au crayon à papier. Un poème.

Tu sais, les femmes,

Il ne faut pas chercher à les retenir

C’est comme les cheveux

On peut un peu retarder leur départ

Mais elles finissent toujours par s’en aller.

Toi tu ne réponds pas comme les autres

De quelle époque reviens-tu ?

Les amis autour de moi me donnent l’impression qu’il

n’y a personne.

Tu es la lune aux yeux noirs

J’avais beaucoup de choses à te dire,

Mais j’ai tout oublié.

Je me sens épuisé

Ma tête s’écroule doucement,

Il y a encore des cigarettes mais mon briquet ne marche plus

Et les allumettes du monde entier sont mouillées par les larmes

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