— Avec lui, ça se termine toujours mal.

Gabriële aurait voulu que son fils soit homosexuel, elle trouvait ça chic et provocant. Elle lui disait souvent :

— C’est plus simple les garçons, crois-moi.

— Qu’est-ce que tu en sais ? répondait agressivement Vicente, qui ne supportait pas que sa mère parle aussi librement.

Vicente avait une beauté qui provoquait brutalement le désir, des jeunes filles aux vieux messieurs. À l’école, il avait connu les aventures des pensionnats et les attouchements honteux de professeurs salaces. Et quand il rentrait chez ses parents, il retrouvait un monde d’adultes à la vie trop libre pour son esprit d’enfant, il connaissait les odeurs de foutre dans leurs draps. Au bout du compte, tout cela avait fini par détraquer quelque chose en lui. Ses histoires d’amour étaient toujours bizarres. Mais que faire ? se demandait sa mère.

Vicente entre dans la cuisine, les yeux encore endormis, les paupières gonflées. Il voit la tête de sa mère contrariée, alors sans réfléchir il attrape la main de Myriam et dit d’une voix solennelle :

— Maman je te présente Myriam, nous allons nous fiancer.

Myriam et Gabriële arrêtent leur geste en même temps, la jeune fille sent le sol se dérober sous elle, mais la mère reste calme, elle n’en croit pas un mot.

— Nous nous fréquentons depuis deux mois, ajoute-t-il tranquillement. Je ne t’ai jamais parlé d’elle, parce que c’est très sérieux.

— Bien, je ne sais pas quoi dire, répond Gabriële, gênée.

— Myriam est en philosophie à la Sorbonne, elle parle six langues, oui, six, son père était un révolutionnaire, elle a traversé la Russie en charrette, fait de la prison en Lettonie, vu les Carpates dans un train, vogué sur la mer Noire, appris l’hébreu à Jérusalem, ramassé des oranges avec des Arabes en Palestine…

— Mais votre vie est un roman ! dit Gabriële en se moquant un peu de l’emphase de son fils.

— Tu es jalouse ? demande Vicente avec désinvolture.

Myriam se jette dans les rues de Paris avec le sentiment qu’elle a joué sa vie entière en une seule nuit. Elle rentre chez elle au petit matin, comme dans un conte, la lune lui a donné un fiancé. Et plus rien ne sera comme avant, à cause de ce garçon compliqué, mais beau, d’une beauté à crever.

<p>Chapitre 21</p>

Les semaines suivantes, Myriam présente son fiancé à sa sœur et à Colette, autour d’un chocolat chaud à la pâtisserie Viennoise, rue de l’École-de-Médecine. Colette le trouve épatant. Noémie est plus réservée, elle ressent l’aventure de sa sœur comme un abandon.

— Fais attention. Ne te jette pas dans les bras du premier venu, dit-elle. Je te rappelle que Pétain veut interdire le divorce.

Myriam voit bien, sous ces conseils bienveillants, poindre des accents de jalousie. Elle ne relève pas.

Vicente, lui aussi, présente sa fiancée à ses amis. Ils sont étranges et mal élevés, ils prennent de la confiture au haschich, ils boivent des glass, ils détestent les bourgeois, ils ont les cheveux longs gominés et des vestes à soufflet, ils ne se déplacent qu’entre les trois monts : Montmartre, Montparnasse, et la villa Montmorency, où certaines nuits, avenue des Sycomores, Vicente a dormi chez André Gide.

Ils jugent Myriam trop sérieuse :

— Elle est terne et besogneuse. Rosie était une bourgeoise, mais elle était jolie.

Vicente répond alors cette phrase que lui avait dite un jour son père, devant un coucher de soleil :

— Méfie-toi de ce qui est joli. Cherche ce qui est beau.

— Mais qu’est-ce que tu lui trouves de beau ?

Vicente regarde ses amis en insistant bien sur chacun des mots :

— Elle est juive.

Myriam, c’est son cri de guerre. C’est son fragment noir de beauté. Avec elle, il emmerde la terre entière. Les Allemands, les bourgeois et Olga Molaire.

Noémie, qui avait toujours été une élève brillante, se met à travailler de façon incohérente. Son professeur d’allemand écrit sur son bulletin, à la fin du premier trimestre : « Élève déconcertante. Fait très bien ou très mal. »

Elle quitte l’hypokhâgne pour suivre les cours de littérature en auditeur libre à la Sorbonne – ainsi elle retrouve sa sœur. Elle est prête à l’attendre des heures, devant les portes de l’amphithéâtre Richelieu, simplement pour pouvoir rentrer en métro avec Myriam, comme autrefois quand elles revenaient du collège.

— Elle m’étouffe, dit Myriam à sa mère.

— Mais c’est ta sœur et tu as de la chance de l’avoir, répond Emma dont la gorge se serre.

Myriam s’en veut. Elle sait que sa mère n’a plus de nouvelles de ses parents ni de ses sœurs depuis plusieurs semaines. Les lettres envoyées en Pologne restent sans réponse.

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