Au dos de la feuille, Vicente a fait exprès de mal orthographier : « Ge tinvite a une fette ché ma merre de main soire. Vyen. » Myriam rit mais son cœur soudain bat très fort.
— Il y a l’adresse, mais il n’a pas indiqué l’heure, dit Myriam à Noémie, en lui montrant la feuille. À ton avis, qu’est-ce que je dois faire ? Je ne voudrais pas arriver trop tôt ni trop tard.
Noémie apprend tout d’un coup : que sa sœur est amoureuse d’un poète, qu’il est beau et organise des fêtes chez sa mère.
— Je peux venir avec toi ?
— Non, pas cette fois-ci, répond Myriam en chuchotant, comme pour atténuer la peine.
Comment expliquer à Noémie que cette nuit lui appartient, qu’elle veut la vivre seule, pour une fois ? Elles ont toujours été deux, mais pour cette histoire-là, ce n’est pas un chiffre possible.
Noémie, blessée, se sent méprisée. Elle déteste cet homme qui l’éloigne de sa sœur. Elle déteste qu’il écrive des poèmes beaux et bizarres. Myriam devait se fiancer à un jeune étudiant avec qui elle aurait préparé l’agrégation de philosophie. Les poètes, les fils de peintre, les marginaux, c’était pour elle. Pour elle que les hommes devaient écrire des poèmes, pour elle qu’on devait organiser des fêtes joyeuses, elle, la belle lune aux yeux noirs. Elle s’enferme dans sa chambre et écrit rageusement dans ses cahiers qu’elle cache sous son lit.
Le lendemain soir, Myriam demande à son amie de l’aider à teindre ses jambes. D’une main sûre, Colette trace un trait au crayon noir sur ses mollets, pour feindre la couture des bas.
— Tu peux le laisser te caresser, mais pas trop loin ou il finira par comprendre la supercherie, lui dit Colette en riant.
Myriam se rend à la fête de Vicente, fébrile. En montant les escaliers, elle n’entend ni les éclats de voix ni la musique. Silence. Se serait-elle trompée de jour ? Embarrassée, elle sonne à la porte de l’appartement. Myriam hésite, elle compte jusqu’à trente avant de repartir, mais soudain Vicente apparaît dans l’embrasure de la porte. Son beau visage est plongé dans le noir, de toute évidence il dormait et l’appartement est vide.
— Je suis désolée, je me suis trompée de jour… s’excuse Myriam.
— J’ai annulé. Attends-moi, je vais chercher une bougie.
Vicente revient dans un peignoir oriental qui dégage une odeur d’encens et de poussière, la bougie qu’il tient dans la main fait miroiter les mille petits miroirs cousus sur le tissu. Vicente ouvre la marche, pieds nus, comme un prince maharadja.
Myriam pénètre dans l’appartement éclairé par la seule lueur de la flamme, elle traverse des pièces encombrées d’un fouillis de vieilleries, comme un magasin d’antiquités, avec des tableaux entassés les uns sur les autres au pied des murs, des photographies posées sur les étagères et des statuettes africaines.
— Il ne faut pas faire de bruit, dit Vicente en chuchotant, parce qu’il y a quelqu’un qui dort…
En silence, Vicente conduit Myriam jusqu’à la cuisine, où dans la lumière électrique, elle s’aperçoit qu’il s’est maquillé les yeux avec de la poudre de khôl. Vicente ouvre une bouteille de vin qu’il goûte directement au goulot. Puis il tend un verre à Myriam. Elle aperçoit alors qu’il est nu sous son peignoir de femme.
— J’ai bien aimé le poème, dit-elle.
Mais Vicente ne répond pas merci, parce qu’en vérité, ce poème n’est pas de lui, il l’a volé, en fouillant dans les lettres que Francis Picabia envoie à Gabriële Buffet. Bien qu’ils soient divorcés depuis quinze ans, leur correspondance est toujours amoureuse.
— Tu veux ? demande-t-il en montrant une corbeille de fruits.
Alors Vicente épluche une poire dont il ôte la peau, il coupe des petits morceaux qu’il tend à Myriam, un à un, dégoulinants de jus, que la jeune femme mange docilement.
— J’avais plus envie de cette fête parce que j’ai découvert ce matin que mon père s’est remarié. Ça fait six mois. Personne ne m’a prévenu, dit-il à Myriam. Je compte pour rien dans cette famille.
— Avec qui s’est-il remarié ?
— Une Suisse allemande, une conne. C’était notre jeune fille au pair. J’ai toujours pensé qu’on écrivait « jeune fille au père ».
C’est la première fois de sa vie que Myriam rencontre un garçon dont les parents sont divorcés.
— Tu n’en as jamais souffert ? demande la jeune fille.
— Oh tu sais, ceux qui médisent derrière mon dos, mon cul les contemple… Mon père et la Suisse se sont mariés le 22 juin ! Le jour même de l’armistice. Tu vois, ça en dit long sur leur union… Quand je pense que j’étais pas invité. Je suis sûr que le jumeau y était.
— Tu as un frère jumeau ?