— Tout à fait. Tu as raison. Jacques ne devrait pas être embarqué. Mais l’État français a un problème. Dans certains départements, le nombre de Juifs disponibles pour la déportation n’atteint pas les objectifs de rentabilité demandés par les Allemands. Tu te souviens ce que je t’ai dit ? Mille Juifs par convois, quatre convois par semaine. Etc. L’ordre officieux est donc donné que les limites d’âge des Juifs arrêtés soient élargies à 16 ans. Je pense que c’est pour ça que Jacques se retrouve sur la liste.
— Et Myriam ? Que se serait-il passé pour elle si elle s’était présentée aux Allemands ce soir-là ?
— Elle aurait été embarquée avec son frère et sa sœur – afin d’atteindre…
— … les objectifs de rentabilité.
— Mais ce soir-là, elle n’était pas sur la liste, parce qu’elle venait de se marier. C’est le mince fil de hasard auquel tient chacune de nos vies.
Serrés l’un contre l’autre, Noémie et Jacques sont assis à l’arrière de la voiture de police, vers une destination inconnue. Jacques a mis sa tête contre l’épaule de sa grande sœur, les yeux fermés, il repense à ce jeu d’autrefois, qui consistait à trouver des séries de mots commençant par la même lettre dans différentes catégories. Sport, batailles célèbres, héros. Noémie tient dans une main celle de son frère et dans l’autre leur valise. Elle fait la liste de tout ce qu’elle a oublié de prendre dans la précipitation : sa pommade Rosat pour les lèvres gercées, un morceau de savon et son gilet bordeaux qu’elle aime tant. Elle regrette d’avoir emporté la bouteille de lotion capillaire Pétrole Hahn de Jacques qui prend une place inutile.
Elle pose sa joue contre la vitre et regarde les rues du village, qu’elle connaît par cœur. Dans cette nuit particulière, les jeunes gens de son âge se rendent au bal, ils avancent par petites grappes. Les phares de la voiture éclairent leurs jambes et leurs bustes. Pas leurs visages. Au fond, elle préfère.
Noémie se dit que cette épreuve fera d’elle un écrivain, oui, un jour, elle écrira tout ça. Elle observe pour ne rien oublier, chaque détail, les filles qui marchent pieds nus, tenant dans leurs mains leurs chaussures vernies pour ne pas les abîmer sur les cailloux des chemins, leurs seins gonflés par des corsages trop serrés. Elle racontera les garçons poussant leurs vélos devant elles et des cris d’animaux pour les faire rire, leurs cheveux gominés, brillants sous la lune. Et dans l’air, elle décrira la promesse érotique de la danse, une jeunesse grisée sans avoir bu, enivrée par les flonflons du bal dont les notes parviennent, portées par le vent de ce mois de juillet. Le vent lourd et parfumé du soir d’été.
La voiture de police prend la sortie du village en direction d’Évreux. À la lisière de la forêt, un couple sort des buissons, comme pris en flagrant délit dans la lumière des phares. Ils se tiennent par la main. Cette vision blesse Noémie. Comme si elle savait que jamais cela ne lui arriverait.
La voiture s’enfonce dans la forêt, le silence envahit la route puis la maison où Ephraïm et Emma se trouvent seuls à présent, pétrifiés de peur, le silence envahit aussi le jardin où Myriam se cache. Elle attend que quelque chose se passe, sans savoir quoi exactement.
Un jour, beaucoup plus tard, au milieu des années 70, dans le cabinet d’un dentiste, à Nice, une après-midi de grande chaleur, soudain, Myriam comprendra ce qu’elle attendait, allongée dans le jardin. Elle sera envahie par le souvenir de cette attente. Lui reviendra la sensation de l’herbe sur ses lèvres. Et celle de la peur au ventre. Elle comprendra alors qu’elle espérait que son père change d’avis. Tout simplement. Elle attendait que son père vienne la chercher pour lui demander de rejoindre Jacques et Noémie.
Mais Ephraïm ne revient pas sur sa décision et demande à Emma de fermer les volets puis de se coucher, tout en gardant son calme. Que la panique ne s’installe pas dans leur maison.
— La peur fait prendre les mauvaises décisions, dit-il avant d’éteindre les bougies.
Myriam voit que ses parents ont fermé les volets de leur chambre. Elle attend encore un peu. Et quand elle comprend que personne ne viendra la cueillir dans ce jardin, au creux de la nuit, en silence, elle choisit le vélo de son père, bien qu’il soit trop grand pour elle. En enroulant ses doigts autour du guidon, Myriam sent les mains d’Epraïm se glisser dans les siennes pour lui donner du courage – le vélo tout entier devient le corps du père, une ossature fine mais solide, des muscles résistants et souples, capables de conduire sa fille toute la nuit jusqu’à Paris.