Elle est confiante, elle sait qu’il faut profiter de la générosité de l’obscurité, et surtout, de la bonté de la forêt, qui ne juge personne et abrite en son sein tous les fugitifs. Ses parents lui avaient tant de fois raconté la fuite de Russie, l’épisode de la charrette qui se détache. Fuir, s’en sortir, elle sait faire. Soudain sur le bord de la route, Myriam aperçoit la forme d’un animal, qui la fait freiner d’un coup sec. Elle s’arrête devant le cadavre d’un oiseau mort, dont le sang noir se mêle aux plumes éparpillées. Cette vision morbide la trouble comme un mauvais présage. Myriam recouvre d’humus le corps bombé de l’animal, encore chaud, puis elle récite en chuchotant les vers araméens que lui avait appris Nachman en Palestine, le kaddish des endeuillés, et seulement après avoir prononcé ces paroles rituelles, elle trouve la force de repartir, fille d’oiseau, elle vole en prenant les chemins de traverse, elle se cache dans les bordures de forêt, se faufile adroitement comme les animaux sur son passage – avec eux elle n’est jamais seule, ils sont ses compagnons de disparition.

Aux premières vibrations de l’air, aux premières lueurs fluorescentes du matin, Myriam aperçoit enfin la Zone de Paris. Elle est presque arrivée.

— Ce qu’on appelle la Zone, m’explique Lélia, était à l’origine un grand terrain vague qui encerclait Paris. Une zone de tir… réservée au canon pour l’artillerie française. Non aedificandi. Mais y poussa peu à peu toute la pauvreté des rejetés de la capitale, des misérables hugoliens, des familles aux mille enfants, tous ceux que les grands travaux du baron Haussmann avaient chassés du centre de Paris s’y entassèrent dans des baraques, dans des cabanons de bois ou des roulottes, des cahutes qui baignaient dans la boue et l’eau croupie, dans des bicoques rafistolées. Chaque quartier avait sa spécialité, il y avait les chiffonniers de Clignancourt et les biffins de Saint-Ouen, les boumians de Levallois et les rempailleurs d’Ivry, les ramasseurs de rats, qui revendaient les bestioles aux laboratoires des quais de Seine pour leurs expériences. Les ramasseurs de crottes blanches, qui revendaient la merde au kilo, à des artisans gantiers qui s’en servaient pour blanchir le cuir. Chaque quartier avait sa communauté, il y avait les Italiens, les Arméniens, les Espagnols, les Portugais… mais tous étaient surnommés les zonards ou les zoniers.

À l’heure où Myriam traverse la ceinture noire de la Zone, tout est calme dans ce lieu sans eau et sans électricité, mais non sans humour, car les habitants qui poussent là au milieu de la moisissure ont nommé leurs ruelles avec des jeux de mots improbables : ainsi Myriam traverse-t-elle la « rue-Barbe », la « rue-Bens » – mais aussi la « rue-Scie ».

Il est six heures du matin, les fleurs de la Zone ont terminé leur travail de nuit, les ouvriers et artisans commencent leur journée, c’est la levée du couvre-feu pour les travailleurs bleu bronze qui embauchent dans la capitale au petit jour en rêvant d’un café crème. Myriam attend avec eux l’ouverture de la porte de Paris, elle se faufile dans une foule de vélos qui s’avance, en faisant bien attention à observer les règles que tous les habitants qui circulent à vélo doivent respecter dans les rues de la capitale. Ne pas lâcher le guidon. Ne pas mettre la main à la poche. Ne pas éloigner les pieds des pédales. Respecter la priorité aux véhicules dont les plaques d’immatriculation sont WH, WL, WM, SS ou POL.

Myriam traverse un Paris presque vide, les quelques rares passants semblent filer en rasant les murs. La beauté de la ville lui redonne de l’espoir. Le jour qui se lève efface ses pensées, le petit matin frais de l’été lave les idées noires de la nuit.

— Comment ai-je pu imaginer que mon frère et ma sœur allaient être envoyés en Allemagne ? C’est absurde. Ils sont mineurs.

Myriam se souvient qu’une nuit, dans la maison de Boulogne, la première maison que la famille avait habitée au retour de Palestine, sa sœur ne pouvait pas s’endormir à cause d’une araignée près de leur lit. Mais au petit matin, elle s’était aperçue que l’affreuse bête n’était qu’un bout de ficelle enroulé sur lui-même. Les voilà, les idées noires – des broutilles que l’imagination recouvre de poils dans l’obscurité, se dit Myriam. Et le petit matin chasse les angoisses folles de la nuit.

Myriam traverse le pont de la Concorde vers le boulevard Saint-Germain. Elle ne fait pas attention à l’immense banderole affichée sur la façade du Palais-Bourbon, « Deutschland siegt an allen Fronten », auréolée d’un immense V de la victoire. Elle continue de penser que ses parents réussiront à récupérer Jacques et Noémie avant qu’ils ne soient envoyés en Allemagne.

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