Soudain, un ronronnement de moteur perce le calme de cette soirée. Une voiture s’approche – non, ce sont deux voitures. Dans le jardin, les conversations s’interrompent, les oreilles se dressent comme ceux d’animaux inquiets. On attend que le bruit s’éloigne, qu’il s’évanouisse. Mais non. Il persiste, s’amplifie. Les cœurs se crispent. Tous les cinq retiennent leur souffle. Ils entendent le bruit des portes et des bottes qui claquent.

Les mains se cherchent sous la table, les doigts s’entrelacent, dans les cœurs une déchirure. Des coups sont frappés, les enfants sursautent.

— Que tout le monde reste calme, je vais ouvrir, dit Ephraïm.

Il sort, voit les deux voitures garées, l’une avec trois militaires allemands et l’autre avec deux gendarmes français, dont l’un est censé traduire les instructions. Mais Ephraïm, qui parle l’allemand, comprend les consignes et leurs conversations.

Les gendarmes sont venus chercher ses enfants.

— Prenez-moi à leur place, dit-il tout de suite aux policiers.

— Ce n’est pas possible. Qu’ils préparent en vitesse une valise pour leur voyage.

— Quel voyage ? Où vont-ils ?

— Vous serez informés en temps et en heure.

— Ce sont mes enfants ! J’ai besoin de savoir.

— Ils vont partir travailler. Personne ne leur fera de mal. Vous aurez des nouvelles.

— Mais où ? Quand ?

— Nous ne sommes pas là pour discuter, nous avons l’ordre de chercher deux personnes, nous repartirons avec ces deux personnes.

Deux personnes ?

Mais bien sûr, se dit Ephraïm, Myriam est sur les listes de Paris. Ils parlent de Noémie et Jacques.

— Tout le monde est couché, dit-il. Ma femme est au lit, il serait plus facile de revenir demain matin.

— Demain c’est le 14 juillet, la gendarmerie sera fermée.

— Laissez-moi juste quelques minutes, alors, que ma femme et mes enfants aient le temps de s’habiller.

— Une minute, pas plus, disent les policiers.

Ephraïm marche calmement vers la maison, tout en réfléchissant. Faut-il demander à Myriam de s’embarquer avec eux ? C’est l’aînée, la plus débrouillarde, elle pourrait partir avec les deux petits, pour les aider à s’en sortir – n’a-t-elle pas réussi à s’échapper toute seule de prison ? Ou au contraire, faut-il dire à Myriam de se cacher pour ne surtout pas prendre le risque d’être arrêtée ?

Dans le jardin, tout le monde attend le père en silence.

— C’est la police. Ils sont venus chercher Noémie et Jacques. Montez faire vos valises. Pas toi Myriam. Tu n’es pas sur la liste.

— Mais ils vont nous emmener où ? demande Noémie.

— Travailler en Allemagne. Donc prenez des pull-overs. Allez, dépêchez-vous.

— Je pars avec eux, dit Myriam.

Elle se lève d’un bond pour faire aussi sa valise. Alors quelque chose traverse Ephraïm. Le souvenir inconscient et lointain de cette nuit où la police bolchevique était venue l’arrêter. Emma avait eu un malaise et il s’était approché de son ventre en ayant peur que le bébé soit mort.

— Va te cacher dans le jardin, lui dit-il en la prenant fermement par le bras.

— Mais papa… proteste Myriam.

Ephraïm entend les policiers qui frappent à la porte pour entrer dans la maison. Il attrape sa fille par le col, il serre son chemisier jusqu’à l’étrangler, avant de lui ordonner, droit dans les yeux et la bouche déformée par la peur :

— Fous le camp loin d’ici. C’est compris ?

<p>Chapitre 24</p>

— Pourquoi les enfants Rabinovitch sont-ils arrêtés – et non pas leurs parents ?

— Oui, cela semble étrange, parce que nous avons en tête ces images où l’on voit des familles entières arrêtées ensemble : parents, grands-parents, enfants… Mais il y a eu plusieurs sortes d’arrestations. Le projet du Troisième Reich, l’extermination de millions de personnes, était un projet si vaste, qu’ils ont dû procéder étape par étape, sur plusieurs années. Dans un premier temps, on a vu comment la promulgation des ordonnances visait à neutraliser les Juifs pour les empêcher d’agir. Tu as compris le tour de passe-passe ?

— Oui, séparer les Juifs de la population française, les éloigner physiquement, les rendre invisibles.

— Jusque dans le métro, où ils n’avaient plus le droit de prendre les mêmes wagons que les Français…

— Mais tout le monde ne sera pas indifférent. Je me souviens de cette phrase de Simone Veil : « Dans aucun autre pays, il n’y a eu un élan de solidarité comparable à ce qui s’est passé chez nous. »

— Elle avait raison. La proportion de Juifs sauvés de la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale en France fut élevée par rapport aux autres pays occupés par les nazis. Mais pour en revenir à ta question, non, en effet, les Juifs n’étaient pas, au départ, déportés en famille. Les premiers déportés, ceux de 1941, étaient uniquement des hommes, dans la force de l’âge. La plupart polonais. On a appelé cela : la convocation du billet vert. Parce que les hommes qui étaient embarqués recevaient une assignation sous forme d’un billet de couleur verte.

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