« Il est vrai que pour moi la chance s’est souvent manifestée. L’étoile ? Je ne l’ai jamais portée. La Rhumerie martiniquaise à Saint-Germain-des-Prés. Avais-je déjà le beau tampon rouge, juive, ou était-ce simplement mon nom ? Une vérification d’identité, heure trop tardive, vers 8 heures du soir ? Les Juifs devaient observer le couvre-feu, donc arrestation et conduite au commissariat rue de l’Abbaye. J’ai dormi sur l’épaule d’un gars charmant, souteneur de son métier, Riton je crois, et le matin, à pied, sans menottes ni cinéma, un policier en civil m’a amenée à la préfecture de police dans l’île Saint-Louis. On servait du café à ceux qui pouvaient payer. J’étais là avec une Espagnole, énorme, qui pestait contre les Français. J’avais un peu d’argent. Quand le garçon de café est revenu chercher les tasses vides, il emporte avec la vaisselle un billet que j’avais fourré sous les quelques pièces pour le pourboire. “Je vous donne tout ce que j’ai et vous demande de signaler ma présence ici, au numéro… pour dire que je me trouve à la préfecture.” J’ai passé la nuit, et le dimanche matin un policier est venu me chercher. “On m’a chargé de vous amener à la gare. J’ai l’argent pour votre billet.” Je n’ai pas pu repasser chez moi. Le policier m’a autorisée à écrire une lettre à mon mari. Il m’a rendu mes papiers et de là je suis partie aux Forges. »

— Tu te souviens ? Quand je te disais de retenir la date du 13 juillet 1933, comme celle d’un jour de bonheur parfait ?

— Le jour de la remise des prix au lycée Fénelon…

— Nous voici rendus très exactement neuf ans plus tard. Le 13 juillet 1942. Aux Forges.

<p>Chapitre 23</p>

Jacques a été reçu à la première partie du baccalauréat – il est allé à Évreux chercher ses résultats avec l’étoile jaune sur son veston. Sur le chemin du retour, Jacques et Noémie sont partis à vélo pour rendre visite à Colette, lui annoncer la bonne nouvelle.

La journée a été chaude. Ils se sont bien amusés tous les trois. Depuis que Myriam est mariée, Jacques a pris sa place entre les deux filles. Noémie apprécie cette nouvelle alliance, inattendue. Elle découvre son petit frère, au caractère joyeux. Colette songe à leur proposer de rester dormir à la maison, puis finalement, y renonce.

En rentrant chez leurs parents, Jacques et Noémie s’arrêtent sur la place du village des Forges, où le bal du soir se prépare, avec son estrade et ses lampions.

— Tu crois qu’on pourra venir faire un tour après le dîner ? demande Jacques à Noémie.

Elle ébouriffe son petit frère dans un geste moqueur. Il peste en lançant ses grands bras dans l’air. Il ne supporte pas qu’on touche à ses cheveux.

— Allez, tu connais la réponse.

Ils rentrent chez leurs parents en pliant leurs vestes sur le porte-bagages de sorte qu’on ne puisse pas voir leur étoile. Bien leur en a pris. Ils ont croisé des Allemands à moto et c’est déjà l’heure du couvre-feu.

Pour le dîner du soir, Emma a trouvé de quoi faire un bon repas et dresse une jolie table sous les arbres, il faut fêter les résultats de Jacques. Depuis qu’il a décidé de devenir ingénieur agronome, il travaille aussi bien que ses sœurs.

Emma décore la nappe avec des fleurs qu’elle dispose soigneusement en chemin de table. Myriam est là. Elle n’est pas retournée à Paris depuis sa miraculeuse libération de prison. Toute la famille dîne dans le jardin, derrière la maison. Ils sont tous les cinq, aux mêmes places qu’ils occupaient autour de la table en Palestine, comme en Pologne, puis à Paris rue de l’Amiral-Mouchez – cette table, c’est leur barque. La nuit semble ne plus vouloir tomber, l’air du jardin est encore gorgé de la chaleur sucrée du jour.

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