— Tu te souviens ? Quand je te disais de retenir la date du 13 juillet 1933, comme celle d’un jour de bonheur parfait ?
— Le jour de la remise des prix au lycée Fénelon…
— Nous voici rendus très exactement neuf ans plus tard. Le 13 juillet 1942. Aux Forges.
Jacques a été reçu à la première partie du baccalauréat – il est allé à Évreux chercher ses résultats avec l’étoile jaune sur son veston. Sur le chemin du retour, Jacques et Noémie sont partis à vélo pour rendre visite à Colette, lui annoncer la bonne nouvelle.
La journée a été chaude. Ils se sont bien amusés tous les trois. Depuis que Myriam est mariée, Jacques a pris sa place entre les deux filles. Noémie apprécie cette nouvelle alliance, inattendue. Elle découvre son petit frère, au caractère joyeux. Colette songe à leur proposer de rester dormir à la maison, puis finalement, y renonce.
En rentrant chez leurs parents, Jacques et Noémie s’arrêtent sur la place du village des Forges, où le bal du soir se prépare, avec son estrade et ses lampions.
— Tu crois qu’on pourra venir faire un tour après le dîner ? demande Jacques à Noémie.
Elle ébouriffe son petit frère dans un geste moqueur. Il peste en lançant ses grands bras dans l’air. Il ne supporte pas qu’on touche à ses cheveux.
— Allez, tu connais la réponse.
Ils rentrent chez leurs parents en pliant leurs vestes sur le porte-bagages de sorte qu’on ne puisse pas voir leur étoile. Bien leur en a pris. Ils ont croisé des Allemands à moto et c’est déjà l’heure du couvre-feu.
Pour le dîner du soir, Emma a trouvé de quoi faire un bon repas et dresse une jolie table sous les arbres, il faut fêter les résultats de Jacques. Depuis qu’il a décidé de devenir ingénieur agronome, il travaille aussi bien que ses sœurs.
Emma décore la nappe avec des fleurs qu’elle dispose soigneusement en chemin de table. Myriam est là. Elle n’est pas retournée à Paris depuis sa miraculeuse libération de prison. Toute la famille dîne dans le jardin, derrière la maison. Ils sont tous les cinq, aux mêmes places qu’ils occupaient autour de la table en Palestine, comme en Pologne, puis à Paris rue de l’Amiral-Mouchez – cette table, c’est leur barque. La nuit semble ne plus vouloir tomber, l’air du jardin est encore gorgé de la chaleur sucrée du jour.