Myriam ne peut pas le voir en entier, elle en devine des morceaux, son regard clair de poète, sa frange ronde, comme une tonsure de prêtre – et sur le menton une fossette de pitre.

— C’est Jean Hans Arp, qui est alors âgé de 56 ans.

— Le peintre ?

— Oui, c’était un ami intime de Gabriële. J’ai découvert cet épisode en retrouvant des écrits de Myriam, après sa mort, où elle mentionnait « passage de la ligne de démarcation dans un coffre avec Jean Arp ». J’ai appris ensuite qu’à ce moment-là, il rejoint Nérac, dans le sud-ouest de la France, où il a rendez-vous avec sa femme, Sophie Taeuber. Ils fuient Paris, parce que Jean est d’origine allemande, mais aussi parce que ce sont des artistes dits « dégénérés » – et à ce titre, ils peuvent être arrêtés.

Allongés l’un à côté de l’autre, la jeune femme et le peintre n’échangent aucune parole car le temps des silences a commencé ce jour-là, des mots que l’on ne prononce pas pour se protéger, des questions que l’on ne pose pas, pas même à soi-même, pour ne pas se mettre en danger. Jean Arp ne sait pas que la jeune fille est juive. Myriam ne sait pas que Jean Arp fuit le nazisme pour des raisons idéologiques.

La voiture avance doucement en direction de la porte d’Orléans. Là, Jeanine et Gabriële doivent se justifier en montrant leur Ausweis, une attestation qui leur donne l’autorisation de se déplacer. C’est un faux, bien évidemment, qu’elles montrent aux soldats avec assurance. Les deux femmes ont mis au point une histoire de mariage. Jeanine est censée retrouver son futur mari pour la noce. Devant les soldats, Jeanine joue la jeune femme troublée, et Gabriële la mère dépassée par les événements. Jamais mère et fille n’ont été aussi charmantes, ni aussi souriantes.

— Si vous saviez le nombre de valises que ma fille m’a fait mettre dans le coffre ! Un déménagement. Elle a voulu emmener son trousseau que nous devrons ensuite rapporter à Paris. N’est-ce pas absurde ? Vous êtes mariés ? Je vous le déconseille.

Gabriële fait rire les soldats, elle leur parle en allemand, qu’elle a appris dans sa jeunesse lorsqu’elle étudiait la musique à Berlin. Ils apprécient cette Française pétillante qui s’adresse à eux dans une langue impeccable, ils la félicitent, elle les remercie, on s’attarde et on bavarde. Gabriële propose de donner aux soldats un des oiseaux morts qu’elle descend pour le repas de noces. Les corbeaux sont des mets recherchés sous l’Occupation, ils se vendent jusqu’à 20 francs pièce – et font de bons bouillons.

— Willen Sie eins ? propose Gabriële.

— Nein, danke, danke.

La vérification des papiers se passe bien, les soldats laissent partir les deux femmes. Et Gabriële démarre tranquillement la voiture, surtout, sans précipitation.

Ephraïm et Emma Rabinovitch n’ont pas dormi de la nuit, ils ont attendu que le matin arrive, et avec lui, l’ouverture des bureaux de la mairie. Calmement ils s’habillent. Emma veut dire quelque chose à Ephraïm mais son mari lui fait comprendre d’un signe de la main que, pour le moment, il ne peut supporter que le silence. Après s’être habillée, Emma descend dans la cuisine et pose sur la table les bols des enfants, leurs cuillères et leurs serviettes. Ephraïm la regarde faire sans rien dire, sans savoir quoi penser de ce geste. Puis ils se rendent ensemble, droits et dignes, à la mairie des Forges. M. Brians, le maire, leur ouvre ce matin-là. C’est un homme petit, une frange noire plaquée sur son front blanc, luisant comme un ventre de poisson. Depuis que les Rabinovitch se sont installés sur sa commune, il n’a qu’une seule envie, les en voir disparaître.

— Nous voulons savoir où ont été emmenés nos enfants.

— La préfecture ne nous dit rien, répond le maire de sa petite voix fluette.

— Ils sont tous les deux mineurs ! Vous êtes donc dans l’obligation de nous informer de l’endroit où ils se trouvent.

— Je ne suis dans l’obligation de rien du tout. Parlez-moi sur un autre ton. Et ce n’est pas la peine d’insister.

— Nous voudrions leur donner de l’argent, surtout s’ils doivent voyager.

— Eh bien je serais vous, je garderais votre argent pour vous.

— Que voulez-vous dire ?

— Non, non, rien, répond le maire avec lâcheté.

Ephraïm a envie de lui casser la figure mais il remet son chapeau sur sa tête et sort en espérant que sa bonne conduite lui permettra de revoir vite ses enfants.

— Et si on allait chez les Debord ? demande Emma en sortant de la mairie.

— On aurait dû y penser plus tôt.

Emma et Ephraïm sonnent à leur porte, mais personne ne répond. Ils attendent un peu, dans l’espoir de voir l’institutrice et son mari revenir du marché. Mais un voisin qui passe par là leur explique que les Debord sont partis pour les vacances d’été, depuis deux jours déjà.

— C’est monsieur qui portait les valises, je peux vous dire qu’il était chargé !

— Vous savez quand ils vont rentrer ?

— Pas avant la fin de l’été, je pense.

— Vous avez une adresse où je pourrais leur écrire ?

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