— On a emmené les familles au Vélodrome d’Hiver, paraît-il. Vous connaissez ?

Le Vélodrome d’Hiver, oui, Emma voit très bien ce stade, rue Nélaton dans le 15e, où ont lieu les compétitions de cyclisme, de hockey sur glace, et les matchs de boxe. Quand Jacques était petit, une année, son père l’avait emmené assister au « Patin d’or », une course de patinage à roulettes.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? songe Ephraïm, gagné par la frayeur.

Emma et Ephraïm retournent à la mairie pour en savoir davantage. Monsieur Brians, le maire des Forges, s’agace, devant ce couple d’étrangers, drapés dans leur dignité, qui passent leur temps à hanter les couloirs de la mairie.

— Nous avons entendu dire que des Juifs ont été rassemblés à Paris. Nous voudrions savoir si nos enfants se trouvent parmi eux, dit Ephraïm au maire.

— Pour cela, il nous faut une autorisation spéciale de déplacement, ajoute Emma.

— Faut voir avec la préfecture, répond le maire, en fermant à clé la porte de son bureau.

Le maire boit un petit verre de cognac pour se remettre. Il demande à sa secrétaire de mairie de lui éviter désormais tout contact avec ces gens. Cette jeune femme porte un joli nom, Rose Madeleine.

<p>Chapitre 28</p>

Le 17 juillet, Jacques et Noémie sont transférés vers un camp d’internement qui se trouve à deux cents kilomètres de la prison de Rouen. Dans le Loiret, près d’Orléans. Le voyage dure toute la matinée.

La première chose qu’ils voient en arrivant au camp de Pithiviers, ce sont des miradors équipés de projecteurs ainsi que des fils barbelés. Derrière ces grillages sinistres, se profilent toutes sortes de bâtiments. Cela ressemble à une prison en plein air, un camp militaire sous haute surveillance.

Les policiers font descendre tout le monde du camion. À l’entrée du camp, le frère et la sœur font la queue avec d’autres, devant eux, derrière eux. Tous attendent d’être enregistrés. L’officier de police qui inscrit les arrivants est assis derrière une petite table en bois, il s’applique, secondé dans sa tâche par un soldat. Jacques remarque leurs casquettes rutilantes. Leurs bottes en cuir brillent sous le soleil de juillet.

Jacques est inscrit dans le livre d’écrou sous le numéro 2582. Noémie sous le numéro 147. Tous remplissent la fiche des comptes spéciaux : Jacques et Noémie n’ont pas un centime sur eux. Leur groupe rejoint ensuite d’autres arrivants dans la cour. Les haut-parleurs leur demandent de se mettre en rang, dans le calme, pour écouter le règlement du camp. L’emploi du temps est tous les jours le même, 7 heures café, de 8 heures à 11 heures corvées de propreté et d’aménagement, à 11 heures 30 repas, de 14 heures à 17 heures 30 de nouveau corvées de propreté et d’aménagement, 18 heures repas et 22 heures 30 extinction des feux. On demande aux prisonniers d’être patients et coopératifs, on leur promet de meilleures conditions de vie lorsqu’ils seront affectés à l’étranger, sur leur lieu de travail. Le camp n’est qu’une étape de transition, à chacun de prendre sur soi et d’être obéissant. Les haut-parleurs leur demandent de se mettre en marche pour rejoindre leur baraquement. Jacques et Noémie découvrent le camp de Pithiviers. Il comporte dix-neuf baraques et peut accueillir jusqu’à deux milles internés. Les bâtiments sont en bois, tous construits selon le modèle « Adrian », du nom de Louis Adrian – un ingénieur militaire qui avait conçu ces baraquements rapidement démontables pendant la guerre de 14-18. Longs de trente mètres et larges de six mètres, un couloir central départage deux rangées de châlits à étages recouverts de paille. C’est le couchage des internés.

Dans ces baraques, on étouffe de chaleur l’été et l’hiver on meurt de froid. Les conditions sanitaires sont déplorables, les maladies circulent aussi vite que les rats qui se faufilent par dizaines dans les parois. On entend le bruit de leurs griffes croches qui courent sur le bois, nuit et jour. Jacques et Noémie découvrent les lavabos et les sanitaires qui se trouvent en extérieur, si l’on peut appeler sanitaires ces latrines où chacun s’accroupit pour faire ses besoins au-dessus de fossés recouverts de ciment. Il faut faire cela devant les autres.

Les cuisines sont en dur, ainsi que les bâtiments de l’administration. En passant devant l’infirmerie, Noémie sent le regard d’une femme en blouse blanche se poser sur elle, une Française d’une quarantaine d’années, les cheveux bouclés, qui semble prendre sa pause dehors sur les marches. Elle regarde Noémie, longtemps, de ses yeux clairs et intenses.

Jacques et Noémie sont de nouveau éloignés l’un de l’autre : Jacques occupe la baraque 5 et Noémie la baraque 9. Chaque séparation est pénible et provoque chez Jacques des crises de panique. La compagnie des hommes ne lui est pas familière.

— Je viendrai te voir dès que possible, lui promet sa sœur.

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