Il faut les convaincre de ne pas défaire les valises ni ouvrir le coffre. Le fait que Gabriële parle parfaitement l’allemand est un avantage, les soldats sont sensibles aux efforts que fait la dame, qui demande des nouvelles de Berlin, la ville a dû changer depuis ses études de musique, c’était en 1906, que le temps passe vite, elle a adoré les Berlinois… Soudain, les chiens se mettent à renifler près du coffre, ils tirent sur leurs laisses, insistent, aboyant de plus en plus fort, ils veulent faire comprendre à leurs maîtres qu’ils ont senti à l’intérieur quelque chose de vivant.
Myriam et Jean Arp entendent des coups frappés sur la tôle par leurs gueules enragées. Myriam ferme les yeux et s’arrête de respirer.
Au dehors, les Allemands essayent de comprendre pourquoi leurs chiens sont en train de devenir fous.
—
— Ah, c’est à cause de nos corbeaux ! dit Gabriële en allemand.
Elle attrape les oiseaux qui gisent sur la banquette arrière. C’est pour le banquet du mariage ! Et Gabriële met les corbeaux sous le museau des chiens. Et les chiens se ruent sur les appâts, oubliant le coffre de la voiture. Des plumes noires volètent dans tous les sens, les soldats voient le banquet de la noce englouti dans l’estomac de leurs bêtes.
Embarrassés, ils laissent filer la Citroën.
Dans le rétroviseur, Gabriële et Jeanine regardent la guérite des soldats devenir de plus en plus petite – jusqu’à disparaître. À la sortie de Tournus, Jeanine demande à sa mère de s’arrêter, elle veut rassurer ses passagers. Myriam tremble de tout son corps.
— C’est bon, on a réussi, dit-elle pour la calmer.
Puis Jeanine fait quelques pas sur la route et gonfle ses poumons de l’air de la zone libre. Ses jambes deviennent molles, elle pose un genou à terre, puis l’autre. Et reste quelques secondes ainsi, prostrée, la tête penchée en avant.
— Allez ma grande, il nous reste encore six cents kilomètres à faire avant la nuit, dit Gabriële en posant sa main sur l’épaule de sa fille.
C’est la première fois qu’elle montre une véritable tendresse à l’un de ses enfants.
Gabriële et Jeanine roulent sans s’arrêter. Un peu avant minuit, à l’heure du couvre-feu, la voiture entre dans une grande propriété. Myriam sent la voiture qui ralentit et des voix qui chuchotent. On lui demande de sortir du coffre, ce n’est pas facile avec les membres engourdis. Elle est emmenée comme une prisonnière dans une chambre inconnue, où elle s’endort sans demander son reste.
Lorsque Myriam se réveille le lendemain, des bleus sont apparus sur sa peau. Elle a du mal à poser un pied par terre mais s’approche de la fenêtre. Elle découvre un château dont l’allée majestueuse est bordée de grands chênes. Il ressemble à une grande villa italienne, avec sa façade ocre et ses balustrades d’opérette. Elle qui n’avait jamais franchi la Loire, découvre la beauté de la lumière humide scintillant dans les arbres. Une femme entre alors dans la chambre, avec une carafe et un verre d’eau.
— Où sommes-nous ? lui demande-t-elle.
— Au château de Lamothe, à Villeneuve-sur-Lot, répond l’inconnue.
— Mais où sont les autres ?
— Partis tôt ce matin.
Myriam s’aperçoit en effet que la Citroën n’est plus dans la cour.
— Ils m’ont abandonnée là, songe Myriam avant de s’allonger par terre, car ses jambes n’arrivent plus à la porter.
Au petit matin du 15 juillet, Jacques et Noémie quittent la prison d’Évreux accompagnés de quatorze autres personnes. Jacques est le plus jeune. Le groupe est mené au siège de la 3e légion de gendarmerie à Rouen, où l’on regroupe tous les Juifs arrêtés dans l’Eure lors de la rafle du 13 juillet.
Le lendemain après-midi, le 16 juillet 1942, les parents Rabinovitch apprennent que des arrestations massives ont eu lieu à Paris, le matin même. Des familles ont été tirées du lit dès quatre heures du matin, obligées de partir sur-le-champ avec une valise, sous la menace des coups. Ces arrestations ne passent pas inaperçues. Les renseignements généraux parisiens notent dans un rapport : «
— Ils prennent même des jeunes femmes avec leurs enfants, c’est ma sœur qui est concierge à Paris qui m’a raconté ça, explique une voisine du village à Emma. La police est venue avec des serruriers, quand les gens refusent d’ouvrir, ils entrent en force.
— Et ensuite, ajoute le mari, ils vont voir les gardiens d’immeuble pour dire d’aller fermer le gaz dans les appartements. Parce qu’ils vont pas revenir de sitôt…