— Les corvées. On m’a envoyé aux chiottes avec les jeunes. Tu verrais les vers blancs, gros comme des doigts, comme ça, ils grouillent au fond des latrines. C’est dégueulasse. Il faut les asperger de Crésyl, un désinfectant en granules, mais l’odeur âcre m’a donné mal à la tête alors je suis retourné à la baraque. C’est horrible ici, dis. Tu ne te rends pas compte. Il y a des rats. On les entend quand on s’allonge sur les lits. Je voudrais rentrer chez nous. Fais quelque chose. Myriam, elle, elle aurait trouvé une solution, dit Jacques.
Noémie ne supporte pas cette remarque et attrape les épaules de son petit frère pour le secouer.
— Elle est où Myriam ? Hein ? Va la voir. Demande-lui une solution. Vas-y !
Jacques s’excuse en baissant les yeux. Le lendemain matin, Noémie apprend que le camp autorise l’envoi d’une lettre par personne et par mois. Elle décide d’écrire tout de suite à ses parents, pour les rassurer. Cela fait cinq jours qu’ils ont été séparés. Cinq jours sans nouvelles les uns des autres. Noémie enjolive : elle dit qu’elle travaille à l’infirmerie et que Jacques se porte bien.
Ensuite, elle rejoint son poste pour une nouvelle journée de travail. Quand Noémie arrive, le docteur est en pleine dispute avec l’administrateur du camp, elle dénonce le manque de moyens de son équipe. L’administrateur répond par des menaces. Noémie comprend alors que le docteur Hautval n’est pas une employée du camp, mais une prisonnière. Une prisonnière comme elle.
— Quand ma mère est morte, en avril dernier, se confie Hautval à la fin de la journée, j’ai voulu me rendre à Paris pour son enterrement. Mais je n’avais pas d’
— Justement, pensez-vous que je pourrais avoir du papier et un stylo ?
— Pour quoi faire ? demande le docteur Hautval.
— C’est pour mon roman.
— Je vais voir ce que je peux faire.
Le soir même, le docteur Hautval apporte à Noémie deux stylos et quelques feuilles de papier.
— J’ai pu t’obtenir ça de l’administration, mais il faut que tu me rendes un service.
— Qu’est-ce que je peux faire ?
— Tiens, tu vois cette femme là-bas ? Elle s’appelle Hode Frucht.
— Je la connais, elle est dans ma baraque.
— Alors ce soir, tu iras lui écrire une lettre pour son mari.
— Tout cela, tu l’as appris dans le livre du docteur Hautval ?
— C’est au hasard de mes recherches que j’ai appris que Noémie était devenue l’écrivain public des femmes de Pithiviers. En rencontrant les descendants de Hode Frucht. Ils m’ont montré les lettres manuscrites de Noémie, avec son écriture si jolie. Tu sais, comme toutes les adolescentes, Noémie avait des fantaisies d’écriture. Elle faisait des M majuscules avec des jambages bouclés, qu’on retrouve sur toutes les lettres rédigées pour ses compagnes du camp.
— Qu’est-ce que les femmes racontaient dans ces lettres ?
— Les prisonnières voulaient rassurer leurs proches, ne pas les inquiéter, leur dire que tout allait bien… elles ne disaient pas la vérité. C’est pourquoi ces correspondances ont été utilisées plus tard par les révisionnistes.
Jacques vient voir Noémie à l’infirmerie. Rien ne va, un soldat lui a confisqué sa lotion Pétrole Hahn, il a des douleurs au ventre, il se sent seul. Noémie lui conseille de se faire des amis.
Ce soir-là, les hommes de sa baraque organisent un
— Ce serait pour travailler dans les mines de sel en Silésie.
— Moi j’ai entendu parler de fermes.
— Si c’est vrai, c’est bien.
— Tu parles. Tu crois que tu vas aller traire des vaches ?
— C’est nous qu’ils vont mener à l’abattoir. Une balle dans la nuque. Devant des fosses. Un par un.
Ces histoires font peur à Jacques. Il en parle à Noémie, qui à son tour demande au docteur Hautval ce qu’elle pense de toutes ces rumeurs effrayantes. Le docteur attrape Noémie par le bras et, droit dans les yeux, lui dit avec véhémence :