Au bout de trois jours, le train, qui n’avait jamais sifflé dans aucune des cinquante-trois gares traversées, se met à émettre un son strident. Il freine brusquement. Les portes des wagons sont ouvertes avec fracas. Jacques et Noémie sont aveuglés par des lumières de projecteurs, beaucoup plus puissants qu’à Pithiviers. Ils ne voient pas, ne comprennent pas où ils se trouvent, ils entendent les aboiements des chiens qui se jettent en avant pour les mordre. Aux chiens s’ajoutent les hurlements des gardes qui crient leur colère,
— Dites que vous avez 18 ans, entend Jacques dans la précipitation sans savoir d’où vient cette phrase.
C’est un de ces cadavres vivants, en pyjama rayé, qui lui a chuchoté ce conseil. Longilignes, la peau sur les os, ces êtres semblent entièrement vidés de leur sang. Sur la tête, ils portent l’étrange casquette ronde des malfaiteurs. Leurs regards sont figés, comme s’ils contemplaient avec effroi une chose invisible qu’eux seuls peuvent voir.
Quand tout le monde est sur la rampe, les malades, les femmes enceintes et les enfants sont mis d’un côté. Ceux qui sont fatigués peuvent se joindre à eux. Des camions arrivent pour les emmener directement à l’infirmerie.
Mais soudain tout s’arrête. Hurlements, aboiements de chiens, coups de matraque.
— Il manque un enfant !
Les mitraillettes se braquent. Les mains se lèvent. Affolement.
— Si un enfant s’est échappé, on fusille tous les autres.
Les armes brillent dans la lumière des projecteurs. Il faut retrouver le petit qui manque. Les mères tremblent. Les secondes passent.
— C’est bon ! crie un homme en uniforme qui passe devant eux.
L’homme tient dans la main le petit cadavre d’un enfant, pas plus grand qu’un chat écrasé, retrouvé sous la paille d’un wagon. Les mitraillettes s’abaissent. Le mouvement reprend. Le tri des hommes et des femmes commence.
— Je suis fatigué, dit Jacques à Noémie. Je veux aller dans les camions pour l’infirmerie.
— Non, on reste ensemble.
Jacques hésite mais il finit par suivre les autres.
— On se retrouvera là-bas, dit-il en s’éloignant.
Noémie le regarde, impuissante, disparaître à l’arrière du camion. De nouveau elle se prend un coup sur la tête. Pas le temps de s’arrêter. Il faut se mettre en colonne pour marcher en direction du bâtiment principal. C’est un rectangle en brique, long peut-être d’un kilomètre. Au milieu, une tour avec un toit en triangle, c’est la porte pour rentrer à l’intérieur du camp. On dirait la bouche grande ouverte de l’enfer, surmontée de miradors, comme deux yeux haineux. Un groupe de SS interroge succinctement les nouveaux détenus. Deux groupes sont formés, d’un côté les aptes au travail, de l’autre, les jugés inaptes. Noémie fait partie des sélectionnés pour le travail. (À l’été 1942, les tatouages sur l’avant-bras gauche ne sont pas encore pratiqués. Seuls les prisonniers soviétiques se font marquer avec une plaque composée d’aiguilles formant des chiffres, appliquée sur la poitrine. Les
Un officier supérieur s’adresse à tous les arrivants. Son costume est rutilant, tout y brille, du cuir de ses chaussures aux boutons de sa veste. Il fait le salut nazi, puis annonce :
— Vous êtes ici dans le camp modèle du Troisième Reich. Nous y faisons travailler les parasites qui ont toujours vécu à la charge des autres. Vous allez enfin apprendre à vous rendre utiles. Soyez satisfaits de contribuer à l’effort de guerre du Reich.
Noémie est ensuite envoyée vers la gauche, au camp des femmes, où elle passe par le centre de désinfection, dit « le sauna ». Toutes les femmes y sont déshabillées puis assises sur des gradins, les unes à côté des autres. Elles doivent attendre toutes nues, chacune leur tour, d’être entièrement rasées – crâne, poils pubiens – puis douchées. Seules quelques jeunes filles échappent à la tonte, celles qui seront envoyées au bordel du camp.