Les internés des « escaliers de départ » sont séparés du reste du camp et n’ont pas le droit de se mélanger aux autres. Emma atterrit dans l’escalier 2, chambre 7, 3e étage, porte 280. Avant le départ, une dernière fouille. Il fait froid, les femmes doivent se présenter sans chaussures ni sous-vêtements. Ce sont les dernières consignes, pour réduire le stockage à l’arrivée.

Puis Ephraïm et Emma sont embarqués dans des cars pour la gare du Bourget. Comme leurs enfants, ils passent une nuit à attendre dans le train, avant le départ du convoi qui démarre le 4 novembre à 8 h 55.

Ephraïm ferme les yeux. Quelques images. Les mains de sa mère quand il était petit enfant, elles sentaient bon la pommade. La lumière dans les arbres autour de la datcha de ses parents. Lors d’un repas de famille, une robe blanche de sa cousine qui compressait ses seins comme deux colombes enfermées dans une cage de dentelles. Le verre brisé sous son pied le jour de son mariage. Le goût du caviar qui avait fait sa fortune. Sa joie de voir ses deux petites filles jouant dans les orangeraies de ses parents. Le rire de Nachman dans le jardin, avec son fils Jacques. Les moustaches de son frère Boris, concentré sur sa collection de papillons. Le brevet qu’il avait déposé au nom d’Eugène Rivoche et sur le chemin du retour, la sensation que sa vie allait enfin commencer.

Ephraïm regarde Emma. Son visage est un paysage qu’il a tant parcouru. Il prend les pieds de sa femme, ses pieds gelés à cause du froid dans le wagon à bestiaux. Et les réchauffe dans ses mains en soufflant dessus.

Emma et Ephraïm furent gazés, dès leur arrivée à Auschwitz, la nuit du 6 au 7 novembre, en raison de leur âge, 50 ans et 52 ans.

— Fier comme un châtaignier qui montre tous ses fruits aux passants.

Chaque semaine, M. Brians, le maire des Forges, doit envoyer une liste à la Préfecture de l’Eure. Une liste qui s’intitule : « Juifs existants à ce jour sur la commune ».

Ce jour-là, monsieur le maire écrit, en s’appliquant de son écriture ronde et joliment calligraphiée, avec la satisfaction du travail bien fait :

« Néant. »

— Voilà, ma fille. C’est ainsi que s’achèvent les vies d’Ephraïm, Emma, Jacques et Noémie. Myriam n’a jamais rien raconté de son vivant. Je ne l’ai jamais entendue prononcer le prénom de ses parents ni de ses frère et sœur. Tout ce que je sais, je l’ai reconstitué grâce aux archives, en lisant des livres, et aussi parce que j’ai retrouvé des brouillons dans les affaires de ma mère après sa mort. Celui-ci par exemple, elle l’a écrit au moment du procès Klaus Barbie. Je te laisse lire.

L’affaire Barbie.

Quelle que soit la forme du procès, les souvenirs s’éveillent, et tout ce que j’ai dans une cassette de ma mémoire, se déroule, peu à peu, en ordre ou en désordre, avec quelques blancs et beaucoup de (illisible). Dire que ce sont des souvenirs, non, ce sont des moments de la vie, où man hat es erlebt, – on l’a vécu, c’est en soi, c’est imprégné, une marque peut-être – mais je n’ai pas envie de vivre avec ces souvenirs-là, car on n’en tire aucune expérience. Toute description est banale. On arrivait à vivre, sans demander son reste, impuissants souvent et actifs pourtant devant l’ampleur du cataclysme. Celui qui survit à un accident d’avion, peut-il savoir d’où vient sa chance ? S’il était arrivé quelques minutes plus tôt, ou plus tard, aurait-il occupé la bonne place ? Il n’est pas un héros, il a eu de la chance, et c’est tout.

Les grands coups de chance qui m’ont sauvée.

1) Lors d’une vérification d’identité dans le train qui me ramenait vers Paris après l’exode.

2) Après le couvre-feu à l’angle de la rue des Feuillantines et de Gay-Lussac.

3) Lors de mon arrestation à la Rhumerie martiniquaise.

4) Au marché de la rue Mouffetard.

Перейти на страницу:
Нет соединения с сервером, попробуйте зайти чуть позже