Au passage de la tondeuse, les longs cheveux de Noémie, ses cheveux qui faisaient sa fierté, qu’elle remontait en couronne sur le haut de sa tête, tombent sur le sol. Ils se mêlent aux cheveux des autres femmes, formant un immense tapis chatoyant. Ces cheveux servirent, selon la circulaire Glücks de ce 6 août 1942, à fabriquer des pantoufles pour les équipages des sous-marins. Et des bas en feutre pour les membres de la compagnie des trains.

Les vêtements des arrivants sont rassemblés dans des baraques appelées « Canada », où ils sont triés, ainsi que les objets qui peuvent avoir de la valeur. Les mouchoirs, peignes, blaireaux et valises sont envoyés à l’Office chargé de la diffusion du germanisme. Les montres vont à l’Office central d’administration économique des SS à Oranienburg. Les lunettes au service sanitaire. Dans les camps, tout ce qui peut être rentabilisé est récupéré et recyclé. Les corps sont eux-mêmes exploités. Les cendres humaines, riches en phosphates, sont déversées comme engrais sur les sols des marais asséchés. Les dents en or fournissent chaque jour, après la fonte, plusieurs kilos d’or pur. Une fonderie est installée près du camp, d’où les lingots sortent pour rejoindre les coffres-forts secrets de la SS à Berlin.

Noémie reçoit une écuelle et une cuillère avant d’être conduite dans sa baraque. Elle découvre le camp, vingt fois plus grand que celui de Pithiviers. Il faut beaucoup marcher, sans cesse sous la surveillance des gardes armés, sous les cris des hommes et les aboiements des chiens. Il lui semble entendre les violons d’un orchestre, elle se dit que c’est impossible, et pourtant elle aperçoit des musiciens juifs sur une estrade, ils accompagnent en musique les activités du camp. Pour s’amuser, les gardes ont déguisé ces hommes avec des robes. Le chef d’orchestre porte une tenue blanche de mariée.

Dans les baraques, toutes les femmes ont le crâne tondu, certaines saignent à cause du rasoir. Noémie retrouve des châlits, comme à Pithiviers, sauf qu’il faut partager sa couche avec cinq ou six filles. Il n’y a pas de paille et elles dorment à même les planches.

Noémie demande à une prisonnière où elle se trouve. Auschwitz. Noémie n’a jamais entendu ce nom. Elle ne sait pas où cela se situe sur une carte. Elle explique aux autres filles que son frère est parti dans le camion des malades, elle voudrait savoir comment le retrouver. Une prisonnière attrape Noémie par l’épaule, l’entraîne à l’entrée de la baraque et pointe son doigt vers les cheminées, d’où s’échappe une épaisse fumée bourrée de cendre grise, une fumée huileuse et noire. Noémie pense que c’est la direction de l’infirmerie, et espère y retrouver son frère le lendemain.

Le camion de Jacques traverse le camp, vers une petite forêt de bouleaux. Dans ce bois, il y a des baraquements, où, lui dit-on, il va pouvoir se laver. À l’arrivée, quelqu’un l’interroge sur ses études. Les adultes doivent indiquer leur métier. Il s’agit encore de faire croire aux prisonniers qu’ils vont travailler.

Jacques ne ment pas sur sa date de naissance, il ne fait pas croire qu’il a 18 ans, comme on le lui a conseillé. Il n’a pas osé, par peur des représailles. On le dirige ensuite vers un escalier souterrain qui mène à une salle de déshabillage. À partir de là, une très longue queue se forme, comme un long serpent noir, car les premiers camions sont rejoints par ceux qui ont été jugés « inaptes » au travail.

Jacques apprend qu’il doit prendre une douche avec un produit spécial, pour être désinfecté, avant l’installation dans le camp. On lui tend une serviette et un morceau de savon. Les SS expliquent qu’après cette douche, ils auront le droit à un repas. Ils pourront même se reposer et dormir, avant leur journée de travail qui commencera le lendemain. Ces paroles donnent à Jacques un peu d’espoir. Il se dépêche, plus vite il passera la corvée de désinfection, plus vite il pourra enfin remplir son ventre vide. La faiblesse physique explique aussi la passivité des prisonniers.

Dans la salle de déshabillage, tout le long des murs, se trouvent des numéros. Jacques s’assoit sur une petite planche pour enlever ses habits. Il n’aime pas se mettre nu devant les hommes. Il n’aime pas qu’on regarde son sexe, il est gêné par le corps des autres. Un SS de garde, accompagné d’un prisonnier français chargé de la traduction, lui explique de retenir le numéro sous lequel il laisse ses affaires, afin de les retrouver facilement quand il sortira de la douche. Il lui demande aussi de lacer ses chaussures entre elles.

Tout doit être bien plié et bien rangé, pour faciliter le travail du tri quand les affaires arriveront au Canada.

Schnell, schnell, schnell. Jacques et les autres prisonniers sont bousculés pour maintenir les rythmes de cadence, mais aussi pour qu’ils n’aient pas le temps de réfléchir, pas le temps de réagir.

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