Dès le lendemain, le 1er août, le docteur Adélaïde Hautval apprend qu’un nouveau convoi se prépare. Elle est chargée par le commandant du camp, qui travaille pour le compte de la police judiciaire, de préparer la séparation des mères et de leurs petits.
— Dites-leur qu’une fois là-bas, les enfants iront à l’école.
Ces femmes refusent de laisser leurs enfants et deviennent folles, elles s’en prennent aux gardes, bravant les coups. Certaines sont frappées jusqu’à perdre connaissance, pour lâcher leurs enfants.
Noémie est chargée de coudre le nom, le prénom et l’âge des enfants, sur de petits cordons blancs.
— C’est pour faciliter les transferts, dit-on aux mères qui vont partir. Que vous puissiez retrouver vos enfants quand ils vous rejoindront.
Mais les enfants n’y comprennent rien. À peine posés, ils arrachent leurs cordons ou se les échangent quelques minutes plus tard.
— Comment va-t-on retrouver nos enfants !
— Ils ne connaissent pas leur nom de famille !
— Comment allez-vous faire pour nous les envoyer ?
Les petits enfants errent, sales, déboussolés, la morve au nez et le regard vide. Des gendarmes s’amusent avec eux comme avec de petits animaux. À la tondeuse, ils dessinent des formes sur leurs crânes, leur font des coiffures ridicules, ajoutant l’humiliation à la misère. C’est leur jeu, leur divertissement.
Dans les hangars, on reconnaît les petits déjà séparés de leurs mères depuis le dernier départ parce qu’ils ont arrêté de pleurer. Certains ne bougent plus, à moitié engourdis dans la paille. D’une docilité surprenante, ils sont comme des poupées molles, perdus, dans un état de saleté indescriptible. Autour d’eux une nuée d’insectes tourne et vrombit, comme s’ils attendaient d’un moment à l’autre que la chair vivante devienne cadavre. Le spectacle est insoutenable.
Les petits ne répondent pas à l’appel des noms. Ils sont trop petits. Les gendarmes s’énervent. Un garçon s’approche et demande tout doucement s’il peut jouer avec le sifflet du monsieur. L’homme ne sait pas quoi répondre, il se tourne vers son supérieur.
Le lendemain matin, le docteur découvre sur les listes que Noémie et son frère sont appelés pour le départ du prochain convoi. Il faut de nouveau les sauver.
Adélaïde compte sur le commandant allemand. C’est son dernier recours. Il vient sur place les jours de départ pour superviser l’organisation du convoi. Il a autorité sur les Français.
Dès qu’il arrive, le docteur Hautval explique au commandant la perte regrettable que le départ de son aide-soignante représenterait pour l’organisation du camp.
— Et pourquoi ?
— Parce qu’elle n’a pas d’enfant.
— Je ne vois pas le rapport.
— Allez faire un tour dans le hangar et vous comprendrez qu’aucune mère ne pourrait supporter d’y travailler. J’ai besoin de quelqu’un qui puisse garder son calme.
—
Ce jour-là, le 2 août 1942, il fait très chaud. Ce convoi prévoit le départ de 52 hommes, 982 femmes et 108 enfants. Les mères déportées sans leurs enfants se mettent à pousser des hurlements qui s’entendent jusque dans le village de Pithiviers. Des écoliers témoigneront, des décennies plus tard, avoir entendu les cris des femmes pendant qu’ils jouaient dans leur cour de récréation. Au milieu de ce chaos, les noms de Jacques et Noémie sont crachés par les haut-parleurs. Le docteur Hautvaul est furieuse, elle trouve le commandant allemand, qui la rassure :
— Je n’oublie pas ma promesse, lui dit-il, elle ne partira pas. Elle va simplement subir la fouille comme les autres, mais ensuite je la ferai revenir.
Les femmes sont regroupées en rangs pour être envoyées dans le champ extérieur au camp – les petits enfants s’agrippent à tout ce qu’ils peuvent, se traînent par terre, les gendarmes les assomment en leur mettant de grands coups de pied. Un survivant se souviendra tout de même avoir vu un gendarme pleurer en voyant des minuscules mains se frayer un chemin entre les barbelés.
Les haut-parleurs répètent que :
— Les enfants et les parents seront réunis plus tard.
Mais les mères n’y croient pas, les femmes forment un essaim qui tourbillonne dans tous les sens. Les gendarmes français sont dépassés. La foule gonfle et se presse vers la grande porte d’entrée, on pousse, on pousse, la porte est sur le point d’être forcée. Mais soudain elle s’ouvre en grand et un camion allemand s’arrête devant la foule. À l’intérieur, chaque soldat est armé d’une mitraillette, qu’il braque sur les femmes. Un responsable est chargé d’expliquer dans le haut-parleur que chacun doit rentrer dans sa baraque pour éviter un bain de sang. Sauf les appelés, qui ont ordre de se mettre en rang dans le calme.