Mes parents achètent
Octobre 1989.
J’ai 10 ans. Je vois avec ma mère
Dans le film, il est question d’un mot que je ne comprends pas. De retour à la maison, une fois seule dans ma chambre, j’ouvre le dictionnaire. Masturbation. Je décide de mettre en pratique la définition, allongée sur la moquette, le dictionnaire ouvert à côté de moi. Un monde s’ouvre. Un monde inconnu et puissant.
Les jours qui suivent, je comprends aux réactions des adultes que je n’aurais jamais dû voir ce film qui pourtant m’a enchantée. La surveillante de la cantine, avec qui je m’entends bien, ne veut pas me croire. Elle me traite de menteuse et souhaite que je cesse de raconter que ma mère m’a emmenée au cinéma voir ce film. Alors je comprends que deux sujets préoccupent les adultes, deux sujets qu’ils cachent aux enfants : la sexualité et les camps de concentration.
Les images de
Novembre 1990.
Je suis en sixième, la meilleure en dictée, en grammaire et surtout en rédaction. Je suis la première de la classe, la préférée. Notre professeure de français est une longue femme maigre et grise, toujours habillée de jupes en laine. Pendant la Toussaint, elle nous demande de faire notre arbre généalogique. Ces travaux réalisés à la maison ne seront pas notés, mais ils seront exposés dans la classe à la rentrée.
Les noms de ma famille du côté de ma mère sont compliqués à écrire, il y a beaucoup trop de consonnes pour le ratio voyelles, et la professeure de français n’est pas très à l’aise avec cette ville d’Auschwitz qui revient souvent dans mon arbre.
Depuis ce jour, je sens bien que quelque chose a changé. Je ne suis plus du tout la préférée. Pourtant je redouble d’efforts, pourtant mes notes sont encore meilleures, mais rien n’y fait. La tendresse et l’affection ont fait place à une forme de méfiance.
Et cette impression de nager en eaux troubles, d’être associée à des temps obscurs.
Avril 1993.
Ce printemps-là, je remporte le quatrième prix du
Printemps 1994.
Chaque samedi je prends le RER pour aller avec mes copines au marché aux puces de la porte de Clignancourt. On achète des T-shirts Bob Marley et des pochettes en cuir qui sentent la vache. Un après-midi, je reviens avec une étoile de David autour du cou. Ma mère ne dit rien. Mon père non plus. Mais je comprends à leurs regards qu’ils n’apprécient pas que je porte ce bijou. Nous n’échangeons aucune parole. Je le range dans une boîte.
Automne 1995.