— T’inquiète Assan, je lui ai dit, il n’y a pas de problème. Tu sais quoi ? Ils se sont trompés, tes parents. Au Maroc, on aime beaucoup les Juifs.

— Qu’est-ce que t’en sais ?

— Parce qu’avec ma mère, on est allées dans un hôtel là-bas pendant les vacances. Où ils étaient très gentils avec nous. Donc c’est la preuve qu’ils aiment bien les Juifs.

— Ah ok, a répondu Assan. Alors ça va, tu peux jouer dans mon équipe.

— Et après… vous en avez reparlé ?

— Non. Après on a joué à la récréation comme avant.

J’étais fière de ma fille, et de la réaction de l’autre enfant, si simple, si logique, j’ai embrassé son large front intelligent, qui pouvait effacer un instant la bêtise du monde entier. Tout était terminé. Et je l’ai emmenée à l’école, rassurée.

— Je suis désolé, m’a dit Georges au téléphone, au nom de tout ce que tu m’as écrit, au nom de tout ce que tu m’as raconté : il faut que tu le signales au directeur de l’école – tu ne peux pas laisser passer des propos antisémites dans une école publique…

— Ce ne sont pas des propos antisémites. Mais des paroles idiotes d’un petit garçon qui ne comprend pas ce qu’il dit !

— Justement, il faut que quelqu’un lui explique. Et ce quelqu’un, c’est l’école laïque et républicaine.

— Sa mère est femme de ménage. Je ne vais pas aller voir le directeur pour dénoncer le fils d’une femme de ménage.

— Et pourquoi ?

— Ce serait quand même un peu violent, socialement, que je le dénonce, tu ne trouves pas ?

— Si c’était le fils d’un bon Français, qui avait dit à Clara : « On n’aime pas trop les Juifs dans ma famille », tu irais en parler au directeur ?

— Oui, probablement. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé.

— Est-ce que tu te rends compte – je ne veux pas te blesser – de la condescendance de ta réaction ?

— Oui, je m’en rends compte. Et je l’assume. Je la préfère à la honte que j’éprouverais de faire du tort à une femme issue de l’immigration.

— Et toi, tu es issue de quoi ?

— Ok, très bien… Georges, tu as gagné. Je vais envoyer un mail au directeur de Clara, pour lui demander un rendez-vous.

Avant de raccrocher, Georges m’a dit de réserver le week-end de mon anniversaire.

— C’est dans deux mois, ai-je dit.

— Justement, j’imagine que tu es libre. Je voudrais qu’on parte tous les deux.

Toute la journée, j’ai réfléchi à la façon dont j’allais présenter les choses au directeur. Je voulais bien tourner la conversation dans ma tête, afin de ne pas me faire emporter par l’émotion. Et ne pas me laisser déstabiliser par ses questions.

— Je suis venue vous signaler un échange qui a eu lieu dans la cour entre ma fille et un autre élève de l’école. Comprenez que je ne souhaite pas donner à cet événement un caractère de gravité…

— Je vous écoute…

— … et je souhaite aussi que cela reste entre vous et moi. Je ne tiens pas à en parler à la maîtresse.

— Très bien…

— Voilà. Un enfant a dit à ma fille qu’on n’aimait pas les Juifs dans sa famille.

— Pardon ?

— Oui… c’était une conversation d’enfants… sur la religion… qui a débouché sur cette phrase absurde. Et disons que cette remarque a légèrement perturbé ma fille. Mais pas plus que cela, en vrai. J’ai l’impression qu’elle nous dérange davantage nous, les adultes.

— Qui est l’élève en question ?

— Non, je suis désolée, je souhaite préserver l’anonymat de l’enfant.

— Écoutez, j’ai besoin de savoir ce qui se passe dans mon établissement.

— Oui, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis venue vous voir, mais pour autant, je ne dénoncerai personne.

— Je veux que la maîtresse de Clara parle aux enfants des valeurs de l’école laïque…

— … Écoutez monsieur, je respecte votre réaction. Mais…

Tout s’enflammait et je ne pouvais plus rien maîtriser. Les conséquences pour ma fille étaient plus graves encore, je devais la changer d’école… et je voyais déjà les reportages, les journalistes tendant leurs micros : « Pensez-vous qu’il y ait un problème d’antisémitisme dans cet établissement ? », les camionnettes des chaînes d’info continue déferlant dans la rue…

J’ai ainsi imaginé le pire, jusqu’à l’heure du véritable rendez-vous.

Dans le hall d’entrée de l’école, j’ai regardé les dessins accrochés sur les murs, les ballons en mousse abandonnés dans les coins, les petits matelas bleu pétrole, les murs aux couleurs criardes… jusqu’à ce qu’une femme vienne me chercher pour m’emmener chez le directeur. En passant devant les vitres du réfectoire, où des piles de verres Duralex attendaient l’heure du déjeuner, je me suis souvenue que nous lisions notre âge dans le fond du verre.

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