Toutes les classes de seconde sont réunies dans le gymnase du lycée pour un tournoi de handball. Quatre ou cinq filles expliquent au professeur de sport qu’elles n’y participeront pas parce que « c’est Kippour ». Je les envie et me sens exclue d’un monde qui devrait être le mien. Je suis vexée de jouer avec les « non-Juifs » sur le terrain de handball.

Ce jour-là, en rentrant à la maison, je suis triste. J’ai le sentiment que la seule chose à laquelle j’appartienne vraiment, c’est la douleur de ma mère. C’est cela, ma communauté. Une communauté constituée de deux personnes vivantes et de plusieurs millions de morts.

Été 1998.

À la fin de mon année d’hypokhâgne, je rejoins mes parents qui sont partis vivre un semestre aux États-Unis. Mon père a été nommé « professeur invité » sur le campus de l’université de Minneapolis. Lorsque j’arrive, l’ambiance n’est pas au beau fixe : depuis leur arrivée sur le sol américain, Lélia est traversée par des tourments, des « crises » étranges.

— C’est parce que je pense aux membres de ma famille qui n’ont pas pu venir se réfugier aux États-Unis. Alors je me sens coupable de leur survivre. C’est pour cela que je suis si mal.

Je suis frappée par le fait que ma mère nous parle de « sa famille » comme si nous, ses propres filles, étions soudain devenues des étrangères.

Je suis aussi frappée par cette résurgence au présent d’un vécu passé, qui a quelque chose de très déroutant – ma mère semble soudain confondre les liens généalogiques, les identités de chacun… Heureusement, de retour en France, les crises disparaissent et tout redevient normal.

À la fin de cet été-là, je suis partie de chez mes parents et j’ai commencé à vivre « ma » vie.

J’ai préparé l’École normale dans le lycée où ma grand-mère Myriam et sa sœur Noémie avaient été élèves soixante-dix ans avant moi – sans le savoir. J’ai échoué au concours, puis j’ai traversé une dizaine d’années douloureuses qui se sont adoucies quand j’ai écrit, quand j’ai aimé et que j’ai eu un enfant.

Tout cela m’a demandé une grande énergie, m’a prise tout entière.

Et au bout de ce chemin je te rencontre toi. Georges.

Tu ne peux pas imaginer comme j’ai trouvé belle cette fête de Pessah. Comment une chose que je n’avais jamais connue avait-elle pu me manquer à ce point ? J’ai senti mes ancêtres me frôler du bout de leurs doigts, tu sais… Georges, le jour se lève. Je t’ai écrit ce mail que tu liras en te réveillant. Je ne regrette pas cette nuit blanche, parce que j’ai l’impression de l’avoir passée à tes côtés.

Dans quelques minutes je vais entrer dans la chambre de Clara pour la réveiller. Et je vais lui dire :

— Ton petit déjeuner est prêt. Dépêche-toi ma chérie, j’ai une question importante à te poser.

<p>Chapitre 5</p>

— Clara ma chérie, ta grand-mère m’a dit que tu lui avais parlé d’un problème.

— Non. J’ai pas de problème, maman.

— Mais si, tu lui as dit que… tu avais l’impression qu’on n’aimait pas trop…

— Pas trop quoi maman ?

Clara avait très bien compris, mais j’ai dû insister.

— Si ! Tu as dit à ta grand-mère qu’à l’école on n’aime pas trop les Juifs.

— Ah oui. C’est vrai. C’est pas grave, maman.

— Il faut que tu me racontes.

— C’est bon, t’énerve pas. Avec mes copains de foot, à la récréation, on parlait du paradis, de la vie après la mort, donc chacun a dit sa religion, moi j’ai dit que j’étais juive – je t’ai entendue le dire tu sais –, alors mon copain Assan m’a répondu :

— C’est dommage, je te prendrai plus dans mon équipe.

— Pourquoi ? j’ai demandé.

— Parce que dans ma famille on n’aime pas trop les Juifs.

— Mais pourquoi ? j’ai encore demandé.

— Parce que dans mon pays on n’aime pas trop les Juifs, a dit Assan.

— Ah bon.

— J’étais déçue maman, parce que Assan c’est le meilleur en foot et qu’on gagne toujours avec lui à la récréation. Donc j’ai réfléchi et lui ai demandé :

— Mais c’est quoi ton pays ?

— Mes parents viennent du Maroc.

— J’espérais vraiment qu’il me donne cette réponse. Parce que j’avais la solution toute trouvée :

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