« Afin d’éclairer pleinement les pouvoirs publics et nos concitoyens sur cet aspect douloureux de notre histoire, je souhaite vous confier la mission d’étudier les conditions dans lesquelles des biens, immobiliers et mobiliers, appartenant aux Juifs de France ont été confisqués ou, d’une manière générale, acquis par fraude, violence ou vol, tant par l’occupant que par les autorités de Vichy, entre 1940 et 1944. Je souhaite notamment que vous tentiez d’évaluer l’ampleur des spoliations qui ont pu ainsi être opérées et que vous indiquiez à quelles catégories de personnes, physiques ou morales, celles-ci ont profité. Vous préciserez également le sort qui a été réservé à ces biens depuis la fin de la guerre jusqu’à nos jours. »

— Une instance fut ensuite chargée d’examiner les demandes individuelles formulées par les victimes de la législation antisémite établie pendant l’Occupation – ou par leurs ayants droit. Si l’on pouvait prouver que des biens appartenant à notre famille avaient été spoliés, à partir de 1940, l’État français se devait donc d’indemniser, sans délai de prescription.

— C’était essentiellement les tableaux et les œuvres d’art, si je me souviens bien ?

— Non ! Il s’agissait de tous les biens ! Appartements, sociétés, voitures, meubles, et même l’argent liquide que l’État récupérait dans les différents camps de transit. La Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l’Occupation devait garantir un suivi du traitement des demandes. Et apporter une réparation.

— Et dans la réalité ?

— J’y suis arrivée mais… cela n’a pas été simple. Comment prouver que ma famille était morte en camp à Auschwitz ? Alors que l’État français avait décrété qu’ils étaient morts en France. C’était marqué dans leurs actes de décès de la mairie du 14e. Et comment prouver que leurs biens avaient été spoliés ? Puisque l’État français avait organisé la disparition des traces ! Et je n’étais pas la seule, évidemment… nombreux sont les descendants qui étaient, comme moi, coincés…

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— Une enquête. Grâce à un article paru dans le journal Le Monde, en l’an 2000. Un journaliste donnait l’adresse de tous les endroits où il fallait écrire, si on voulait déposer un dossier à la commission. « Si vous voulez des documents, écrivez là, là et là, dites que c’est la commission Mattéoli. » C’est comme ça qu’on a eu accès aux archives françaises.

— Avant cela vous n’aviez pas accès aux archives ?

— Disons que les archives n’étaient pas officiellement « interdites » au public… mais que l’administration ne facilitait pas les démarches et surtout… n’en faisait pas la publicité. Ce n’était pas comme aujourd’hui, avec Internet. On ne savait pas à qui s’adresser, où, quoi, comment… Cet article a tout changé pour moi.

— Tu as écrit ?

— J’ai écrit aux adresses données par Le Monde, et j’ai reçu assez rapidement des réponses. J’ai eu deux rendez-vous. Un aux Archives nationales et un aux archives de la Préfecture de police. Et puis j’ai reçu des documents photocopiés, de la part des archives du Loiret et de celle de l’Eure. Grâce à tous ces documents, j’ai pu avoir les fiches d’entrée et de sortie des camps… J’ai pu monter le dossier qui prouvait qu’ils avaient été déportés.

— Restait à déterminer les biens volés.

— Oui, cela ne fut pas facile. J’ai retrouvé quand même les fiches de la SIRE, la société d’Ephraïm, qui prouvaient que sa société avait été spoliée par la Compagnie générale des eaux au moment de l’aryanisation des entreprises. J’ai mis aussi des photographies de famille que j’avais retrouvées aux Forges, grâce auxquelles j’ai pu montrer qu’ils avaient une voiture, un piano… et que tout ça avait disparu.

— Donc tu as déposé le dossier ?

— Oui, en 2000. C’était le dossier no 3816. J’ai été convoquée pour un oral qui devait avoir lieu… tiens-toi bien : début janvier 2003.

— Au moment de la carte postale…

— Oui, c’est pour ça que j’ai été mal à l’aise, avec cette histoire.

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