— Je comprends. Comme si quelqu’un te menaçait pour te déstabiliser dans ta démarche. Et comment s’est passée la commission ?
— J’étais face à une sorte de jury, un peu comme quand j’ai soutenu ma thèse. En face de moi il y avait le président de la commission, et aussi des représentants de l’État, mon rapporteur… cela faisait du monde… Je me suis brièvement présentée. On m’a demandé si je voulais m’exprimer, si j’avais des questions. J’ai dit non. Et puis le rapporteur m’a dit qu’il n’avait jamais vu un dossier aussi bien constitué.
— Cela ne m’étonne pas de toi, maman.
— Quelques semaines plus tard j’ai reçu un papier m’indiquant la somme d’argent que l’État allait me donner. Une somme… symbolique.
— Qu’est-ce que tu as ressenti ?
— Tu sais, pour moi, ce n’était pas une question d’argent. Au fond, ce qui m’importait, c’est que la République française reconnaisse que mes grands-parents avaient été déportés de France. C’était mon seul but. Quelque part… je voulais exister en France… à travers cette reconnaissance officielle.
— Mais tu crois donc que la carte postale avait un lien avec les gens qui s’occupaient de la commission ?
— C’est ce que j’ai pensé sur le moment. Mais aujourd’hui, je sais que c’est une pure coïncidence…
— Tu as l’air très sûre de toi.
— Oui. J’y ai beaucoup réfléchi. Pendant des semaines et des semaines. Qui, dans la commission, aurait pu m’envoyer une chose pareille ? Et pourquoi ? Pour m’intimider ? Que je ne me présente pas à la commission ? Et puis, à force de me creuser la tête, de relire les noms, les dossiers, j’ai eu une révélation. Quelques mois plus tard…
Lélia s’est levée pour aller chercher un cendrier. Je l’ai regardée silencieusement sortir de la pièce puis revenir.
— Tu te souviens, quand je t’ai dit que les Russes avaient plusieurs prénoms ? m’a demandé Lélia.
— Oui, comme dans les romans russes… « on finit par s’y perdre »…
— Eh bien ils avaient aussi plusieurs orthographes. « Ephraïm » s’écrivait aussi « Efraïm ». Dans les courriers administratifs, il écrivait son prénom avec un
— Où veux-tu en venir ?
— Un jour, j’ai réalisé que, dans les dossiers déposés à la commission, j’avais écrit Efraïm avec un
— Tu en as donc conclu que la carte n’était pas liée à la commission…
— … mais qu’elle venait forcément d’un intime de la famille.
1. Statistiquement, les lettres anonymes sont envoyées par le cercle des proches. En premier, par les membres de la famille, puis les amis, les voisins et enfin les collègues de travail. (= Proches des Rabinovitch.)
2. Toujours statistiquement, les voisins comptent beaucoup dans les faits divers. En région parisienne par exemple, plus d’un meurtre sur trois est dû à des altercations entre voisins. (= Voisins des Rabinovitch.)
3. Une célèbre graphologue, Suzanne Schmitt, affirme : «
4. Les courriers anonymes sont écrits, la plupart du temps, en lettres capitales, afin de brouiller les pistes. L’auteur prend sa main gauche s’il est droitier et inversement – afin de modifier son écriture. «
J’ai lu à Lélia les notes que j’avais prises dans mon carnet. Elle m’a écoutée, le regard au loin, comme lorsqu’elle est très concentrée. J’ai dessiné trois colonnes sur ma page : voisins, amis, famille. Ces trois mots, perdus sur ma feuille blanche, me sont apparus soudain dérisoires. Et pourtant. Ils étaient nos seuls amers, qui offrent aux navigateurs des points de repère – un rocher, un clocher ou une tour. Nous allions nous y accrocher.
— Ok, je t’écoute, a dit Lélia en allumant une cigarette coupée en deux aux ciseaux, une de ses inventions personnelles pour moins fumer.
— Partons des amis de Myriam et Noémie. Qui connaissais-tu ?
— Je ne vois qu’une seule personne. Colette Grés.
— Oui, je m’en souviens, tu m’en avais parlé. Tu sais si elle était encore vivante en 2003 ?