— Tout à fait. Elle est morte en 2005. Je suis allée à son enterrement. Après la guerre, Colette était devenue infirmière dans les salles d’opération de la Pitié-Salpêtrière. C’était une femme très bien. Elle est restée proche de ma mère. Colette s’est beaucoup occupée de moi lorsque j’étais petite, quand Myriam a refait sa vie. Colette habitait 21 rue Hautefeuille. Je dormais dans la tourelle au deuxième étage.
— Alors tu crois qu’elle pourrait être l’auteure de la carte postale ?
— Pas du tout ! Je ne l’imagine pas m’envoyer une carte postale anonyme.
— Était-elle timide ?
— Timide, non. Je ne dirais pas timide. Mais discrète, oui. Une femme plutôt réservée.
— Elle perdait peut-être un peu la tête ?
— Non. Elle m’avait même écrit une lettre très sensée, un an ou deux avant sa mort… Mais le problème c’est… où est-elle, cette lettre ? Tu sais, je trouve, j’archive… mais je ne classe pas vraiment. C’est un peu le bazar… je ne peux pas te dire où sont les choses exactement…
Ma mère et moi avons levé nos yeux devant la bibliothèque remplie d’archives. Où cette lettre pouvait-elle être rangée, parmi les centaines de pages plastifiées des dizaines de classeurs ? Nous allions mettre des heures à la retrouver. Il fallait tout ouvrir, tout regarder, les boîtes cartonnées, les classeurs annotés, contenant des fac-similés de papiers administratifs, des photocopies de vieilles photographies. Pendant que nous nous mettions toutes les deux à chercher, comme si nous creusions dans le sable, j’ai raconté à Lélia mes dernières réflexions.
— J’ai fait une recherche auprès des éditeurs de la carte postale, « La Cigogne » SODALFA, on lit leur adresse écrite en tout petit, au milieu de la carte, avec le nom du photographe, Zone industrielle BP 28, 95380 Louvres. Je me suis dit qu’ils pourraient peut-être m’aider à retrouver la date où la photographie a été prise. Mais cette piste n’a rien donné.
— Dommage, a dit Lélia.
— Le cachet est celui de la poste centrale du Louvre. J’ai fait des recherches.
— Mais elle a fermé depuis, la poste du Louvre, non ?
— Oui, j’ai regardé sur Internet. En 2003, c’était la seule poste ouverte tous les jours de l’année, même le dimanche et les jours fériés. Toute la nuit. Le cachet a été apposé le 4 janvier 2003 : j’ai vérifié, c’était un samedi.
— Et donc ? a demandé Lélia en continuant à fouiller.
— Et donc on peut affirmer avec certitude que l’auteur de la carte postale s’est rendu à la poste centrale du Louvre, entre la nuit du vendredi au samedi, minuit une, et celle du samedi au dimanche, minuit moins une, «
— Et que peux-tu en conclure ?
— J’ai regardé sur Internet le temps qu’il faisait ce jour-là. Je te cite le bulletin météorologique : «
— Ah oui, je me souviens maintenant, il avait beaucoup neigé ce week-end-là…
— Il faut être pris d’une étrange nécessité pour envoyer une carte postale anonyme en plein milieu d’une tempête de neige. Tu ne trouves pas ?
Nous sommes restées quelques secondes à imaginer pourquoi l’auteur de la carte postale avait décidé ce jour-là de braver des intempéries capables de bloquer toute visibilité.
— La voilà ! finit par lancer ma mère en brandissant un papier ! C’est la lettre de Colette Grés !
Lélia m’a tendue une enveloppe sur laquelle était notée l’adresse de ma mère, mais au nom de Myriam. Exactement comme sur la carte postale. En revanche, la graphie n’avait rien à voir. La lettre était écrite sur un papier de correspondance bleu ciel, très épais et granuleux. Ma mère l’a lue rapidement, puis elle me l’a donnée sans faire de commentaire. Je l’ai sentie troublée.