Enfin une surprise très agréable pour moi ! Tu ne m’as pas oubliée ! Tu as bien fait de reconstituer le destin de ta famille Rabinovitch, ta mère était trop traumatisée par la perte de No et Jacques et de ses parents. Cela a été trop dur pour elle – j’ai toujours aimé Noémie, elle m’envoyait des lettres – superbes – elle aurait été un très bon écrivain.

J’ai eu des remords car j’avais une bicoque là-bas à côté de la Picotière, mais les soldats passaient toujours là – qui sait ! Devant la route ! Ils allaient chercher des lapins et des œufs je suppose dans la ferme d’à côté.

J’ai gardé ta lettre longtemps, je te téléphonerai en septembre… si je pars. Excuse-moi.

Je t’embrasse, Lélia, très affectueusement, Colette.

— Pourquoi Colette écrit-elle « tu ne m’as pas oubliée » ?

— Eh bien c’est simple. En 2002, j’étais dans mes recherches, j’ai eu l’idée de lui écrire, pour qu’elle me parle de la guerre et de ses souvenirs.

— Tu te souviens en quel mois tu lui as écrit ?

— Je dirais février ou mars 2002.

— Tu lui écris en mars… et elle attend le mois de juillet pour te répondre… quatre mois… or c’est une vieille dame… elle a du temps pour écrire… Tu sais, cela me fait penser que juillet est un mois particulier dans l’histoire des Rabinovitch… c’est l’arrestation des enfants dont elle parle dans sa lettre. Comme si quelque chose s’était ravivé en elle…

— Mais tout cela n’explique pas pourquoi Colette m’aurait envoyé, six mois plus tard, une carte postale anonyme…

— Moi je vois très bien au contraire ! Dans sa lettre, elle t’écrit : « J’ai eu des remords car j’avais une bicoque là-bas à côté de la Picotière. » C’est fort comme mot, « remords », on ne l’emploie pas à la légère. Il y a quelque chose qui la travaille depuis l’arrestation, profondément… juillet 2002… juillet 1942… Ce qui est troublant c’est qu’elle en parle comme si c’était hier, les soldats, les lapins… Au fond, elle s’est dit qu’elle aurait pu cacher les enfants dans cette bicoque… Comme si elle devait s’expliquer vis-à-vis de toi. Une façon de dire : j’aurais pu réussir à cacher Jacques et Noémie chez moi, peut-être, mais ils auraient quand même été découverts… donc il ne faut pas m’en vouloir.

— En effet. On dirait qu’elle se sent dans l’obligation de me rendre des comptes. On a l’impression qu’elle se justifie de quelque chose.

Soudain, tout est devenu clair dans ma tête. Et limpide. Tout s’emboîtait parfaitement.

— Donne-moi une cigarette maman.

— Tu refumes ?

— Oh ça va, c’est une moitié, en plus… Voilà comment je vois les choses. Après la guerre, Colette se sent coupable. Sans jamais oser aborder le sujet avec Myriam. Mais elle n’oublie jamais l’arrestation de Jacques et Noémie. Soixante ans après les faits, elle reçoit ta lettre. Et elle pense que tu cherches à interroger sa responsabilité pendant la guerre. Gênée, surprise, elle te répond cette lettre où, à demi-mot, elle évoque son sentiment de faute, ses « remords » comme elle dit. Elle a 85 ans, elle sait qu’elle va mourir et elle ne veut pas emmener ces repentirs dans l’au-delà. Alors elle envoie la carte pour se soulager de quelque chose.

— Ça se tient, mais j’ai un peu de mal à y croire…

— Tout colle, maman. Elle était encore en vie en 2003, elle a connu intimement la famille Rabinovitch. Et elle avait ton adresse sous la main… puisque tu lui avais envoyé une lettre quelques mois plus tôt. Je ne vois pas ce qu’il te faut de plus ?

— Donc cette carte serait un aveu ? s’est demandé ma mère, qui n’était toujours pas convaincue par mes arguments.

— Exactement. Avec un lapsus révélateur ! Puisqu’elle te l’envoie à toi – avec le nom de Myriam. Son objectif inconscient était de tout révéler à Myriam, depuis toujours. Tu dis que Colette s’est beaucoup occupée de toi, c’est qu’elle devait sentir une dette vis-à-vis de son amie, tu ne crois pas ? Cette carte est, d’une certaine manière, ce que Jodorowsky aurait appelé « un acte psychomagique ».

— Je ne connais pas…

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