Pour couronner le tout, des lames de rasoir lui lacéraient la vessie. La maladie perfide qui l’habitait la contraignait à boire et uriner sans cesse. Elle serra les jambes et contracta les abdominaux pour se retenir. En se souillant, elle déchaînerait à coup sûr les foudres de la femme. Cette cave, si lugubre, si sombre et croulante, ne pouvait être que la tanière d’une folle.
La brûlure qui dévorait l’intérieur de son ventre fut telle qu’Éléonore dut abdiquer et se libéra contre le mur opposé à sa couche. L’odeur infâme du liquide chaud ajouta un degré à la puanteur ambiante.
Elle se replia sur son matelas et fixa l’ampoule teintée en rouge. Les variations d’intensité lumineuse lui assuraient que sa ravisseuse ne viendrait pas et qu’elle ne craignait rien pour le moment. Mais dès que la danse des ombres s’arrêterait… Dans le bas du ventre, Eléonore perçut une grande douleur, comme si on la dévorait à l’intérieur. La terreur… La terreur la gangrenait dangereusement.
Elle inspira un grand coup et orienta son attention vers sa pompe à insuline. Elle libéra la sangle de sa taille, retira précautionneusement le cathéter qui fouillait sous la peau de sa poitrine et enfouit l’appareil désormais inutile dans sa poche.
Au sentiment de peur s’ajoutait à présent la volonté de s’échapper.
Eléonore se prit la tête dans les mains. Il fallait fuir. Dès que le voile rouge craché par l’ampoule se figerait, elle se glisserait derrière la porte et attendrait l’ouverture. Elle était mince et rapide, très bonne en sprint malgré son handicap. La femme aux cheveux d’argent semblait grande et gauche. Et vieille, par-dessus tout. Elle ne la rattraperait pas.
Eléonore se débarrassa de son blouson qu’elle moula en forme de buste sur le matelas. Avec la luminosité trompeuse, les jeux d’ombres, elle disposerait d’une fraction de seconde supplémentaire à son avantage, le temps que la femme s’aperçoive du stratagème.
Elle se précipita à côté de la porte afin d’évaluer ses chances de fuite. Roulée en boule dans l’angle, au ras du sol, elle échapperait dans les premiers instants au champ de vision de la folle. Sauf si l’autre se méfiait et auscultait auparavant les angles. Fort probable.
Eléonore se mordit les lèvres et essaya d’élaborer des solutions alternatives. Si seulement elle pouvait se procurer une arme ! Trouver un bâton, un morceau de verre, utiliser ces ressorts.
Mieux ! Des seringues d’insuline ! Dix millilitres d’insuline rapide administrés en une fois provoqueraient dans les secondes qui suivraient des vertiges puis, avec un peu de chance, un coma diabétique…
Après l’injection, il faudrait déguerpir sans se retourner, pousser la machine cardiaque dans ses ultimes retranchements. Dans quel endroit de l’enfer l’avait-on emmurée ? Certainement loin de toute civilisation. L’effort de la fuite brûlerait du sucre, du combustible, affolerait ses muscles exigeants. En plus, il devait faire nuit. Comment s’orienterait-elle ? Sans aucun secours, privée de son liquide miracle, elle sombrerait très rapidement. Troubles de la vue, tremblements, perte de connaissance et… coma…
Elle opta pour la prudence et fourra deux seringues d’insuline sous son tee-shirt. Le gage de sa survie.
Restait six millilitres… De quoi assommer la vieille un bon bout de temps…
Eléonore retint sa respiration. L’onde sonore venait de cesser. La lumière s’était figée en un soleil d’hiver au cœur d’un cylindre de glace.
Eléonore se tapit dans l’angle, recroquevillée au maximum. Elle pressait les trois seringues dans sa paume fermée, les rostres d’acier prêts à mordre le premier centimètre carré de chair offerte.