Elle se précipita sur son matelas. Peut-être que si elle était sage, si elle obéissait, si elle ne la contrariait pas… Non ! Non ! Elle se releva, s’assit encore. Se laisser faire. Agir. Se laisser faire. Agir. Risquer, subir. Mourir.
Ces voix dans sa tête la rendaient folle. À quatre pattes, elle se rua sur son blouson qu’elle fit tournoyer par la manche au-dessus d’elle. D’un mouvement d’épaule, le vêtement changea d’axe et vint percuter l’ampoule qui éclata en une pluie tranchante. La gueule noire des ténèbres engloutit l’espace, digérant tout ce qui raccrochait l’être humain à la vie.
À tâtons, au bord des larmes, l’ombre dans l’ombre longea un mur, piétina l’urine avant de gagner son poste de fortune.
Prête à tout pour prolonger ses quarante heures de vie…
18.
Une nuit dans un commissariat ressemble à l’électrocardiogramme d’un arythmique qu’on essaierait de réanimer à grands coups d’électrochocs. Une alternance de platitudes et de pics violents sur laquelle Lucie Henebelle calquait sa courbe de vigilance. Ou plutôt de somnolence. Car, malgré l’avalanche d’événements de ces dernières heures, la barre du sommeil la matraquait. À chaque coup de téléphone ou grincement de porte, elle se surprenait en équilibre sur sa chaise, le menton écrasé contre la poitrine et la bouche ouverte. Emergeant avec des tourbillons de flashes cauchemardesques. Des gueules de loups, des doigts sans peau, le sourire d’un cadavre de petite fille.
Les deux jeunes venus déposer plainte pour cambriolage durent la prendre pour un zombie, une shootée à l’Haldol échappée d’un hôpital psychiatrique. Ou alors la matérialisation charnelle d’une machine à bâiller.
Il lui restait trois heures à tirer avant le grand plongeon dans son lit. Plus de dix mille secondes. Dingue comme un réflexe naturel, dormir, peut virer à l’obsession. Fort heureusement, les jumelles resteraient chez sa mère la journée, le temps qu’elle recharge les batteries.
Des lasers crépitants tournoyaient
derrière ses iris. Le commissaire, avant son départ tard dans la nuit, l’avait
informée qu’une jeune diabétique, issue d’une famille modeste, avait disparu en
début de soirée. Affirmer qu’il s’agissait d’un enlèvement et, de surcroît,
envisager que le même auteur se tapissait derrière le rapt de Mélodie Cunar et
d’Éléonore Leclerc ne manquait pas d’audace. Mais le doute avait vite titillé
le brigadier. L’agencement du corps de la petite Cunar, cette ritualisation
poussée au point de dissimuler sous le sourire d’une
À quoi pensait l’assassin en palpant cette gorge innocente ? Pourquoi avoir brossé les cheveux, s’être attardé si longtemps à proximité d’un cadavre sans le moindre accès de rage, alors que l’argent s’évanouissait dans la nature ? Voir l’enfant puiser ses ultimes bouffées d’air, là, sous ses yeux, lui avait-il procuré une érection ?
Lucie renia rapidement ces idées saugrenues. Une fois encore, sa conscience déviait vers les pavés littéraires, les traités de criminologie piégés dans les contreforts de sa mémoire. Sa passion exacerbée pour les tueurs en série, le culte secret qu’elle leur vouait l’obsédait de plus en plus. Edmund Kemper, Richard Ramirez, Ted Bundy… Macabres idoles… Comment pouvait-on trouver une quelconque… fascination pour ces êtres abjects ?