— Ça ne vous dérange pas si je lave derrière le comptoir ? Tout doit être nickel pour dans deux heures, sinon… Vos chefs sont loin d’être des enfants de chœur. Vous ne devez pas rigoler tous les jours, au milieu de tous ces hommes…
Lucie répondit d’un mouvement de tête, preuve qu’elle n’écoutait pas. Les brefs éclats de lucidité qui traînaient encore dans son crâne fusionnaient sur la dizaine de centimètres carrés où elle avait noté sa dernière remarque, soulignée d’une triple rangée de stylos-billes : « Les taggueurs sont réfléchis… Ils ont réparé l’erreur susceptible de nous mettre sur la voie. »
Ils étaient deux à tagguer, se souvint-elle. Le zèle avait aveuglé Laurel mais son complice Hardy avait probablement gommé la faute avec des fonds de bombes. Pourquoi avoir effacé le message ?
Son mouvement s’interrompit net. Une aigreur venait de lui triturer l’estomac.
Pas à cause du café ou du chocolat… Non, autre chose…
Cette justesse d’esprit d’effacer un tag compromettant, au cœur de la nuit, dans ce déferlement de haine.
Cette justesse d’esprit de ramasser des morceaux de phare compromettants, au cœur de la nuit, en plein désarroi.
Deux impulsions identiques, la même nuit, à quelques kilomètres d’écart.
Une coïncidence troublante.
— Des hypothèses, tout ça ! maugréa-t-elle.
— Vous m’avez parlé ? demanda la femme de ménage.
— Euh… Non… Je pensais à voix haute…
— Ça m’arrive souvent moi aussi. La solitude rend marteau parfois…
Lucie était déjà replongée dans ses déductions. Norman… Le lieutenant Norman avait soulevé la possibilité que les chauffards soient plusieurs, pour lever le corps, parce que l’assassin n’était pas intervenu.
Encore un point commun.
Lucie s’humidifia les lèvres. Un détail clochait. Pourquoi les taggueurs se seraient-ils rendus dans le champ d’éoliennes, phares éteints ?
Une fois Cunar renversé, ils avaient découvert le magot. Du pain béni pour deux chômeurs. Cet argent pouvait-il mieux tomber ?
Lucie se tortillait sur son siège, indifférente aux allers et retours de serpillière sous ses pieds et aux tonnes de parfum discount dont s’était aspergée la femme de ménage. La scène défila une énième fois devant ses yeux. Le chauffard qui cherche à éviter Cunar. Le choc. La disparition du corps et du magot. Tout se tenait.
Lucie quitta son poste et s’élança à l’assaut des marches, direction le premier étage. Norman avait demandé à ce qu’on lui faxe la liste des personnes licenciées de l’aciérie Vignys, « pour la forme ! » avait-il plaisanté. Combien de noms ? Une centaine, se rappelait-elle.
Lucie n’eut pas assez de toutes ses dents pour rager. Porte de bureau close. Hors de question de déranger la cavalerie en pleine nuit, car si elle se trompait…
Mais elle ne se trompait pas.
Les taggueurs avaient été trop rigoureux, trop prudents. S’ils n’avaient pas biffé cette inscription ou ramassé les morceaux de phare, jamais le lien n’aurait été établi.
Sans s’en rendre compte, ils avaient signé leurs actes.
La perfection était leur signature…
19.
À plusieurs reprises, des crampes violentes avaient contraint Eléonore à se coucher sur le sol. Depuis combien de temps se cachait-elle derrière cette porte, les seringues pressées au creux de la main ? Quatre, cinq heures ?
Nuit ? Jour ? Peu importait. Seul comptait un nombre. Trente-cinq. Trente-cinq heures à vivre. Maximum.
Durant cette période d’agonie mentale, des kaléidoscopes sanglants avaient circulé dans sa tête, des fins violentes de films, des bribes d’informations où l’on parlait d’enlèvement, de pédophilie, de mort. Dernièrement, ses parents l’avaient encouragée à regarder le journal de vingt heures, à suivre de près le procès du Monstre de Charleroi, pour qu’elle puisse se rendre compte du danger encouru de parler à des inconnus. Aujourd’hui, ce déferlement d’horreur la frappait de plein fouet. Si elle survivait, le grand enseignement qu’elle tirerait de cette expérience serait que « ça n’arrive pas qu’aux autres ».