Son mal de crâne s’aggravant, elle piocha dans son blouson un tube d’aspirine et plongea deux comprimés dans un gobelet rempli d’eau. Elle extirpa par la même occasion le contenu de ses poches. Papiers de chewing-gum, tickets de courses, son petit carnet aux feuilles cornées, le reste d’une plaque de chocolat ainsi qu’un minimiroir.
Elle se réveilla définitivement face au reflet renvoyé par le film d’argent. Ses yeux n’étaient plus que deux bouffissures, ses traits tiraillés tendaient la peau à faire saillir ses pommettes. Après un coup d’œil discret en direction des gardiens de la paix, elle palpa ses seins. L’interruption de l’allaitement avait suffi à les faire fondre comme beurre au soleil, reléguant sa poitrine dans un modeste 85 B, contrairement à son cul qui, lui, ne s’était pas privé. Les indispensables kilos du haut glissaient amèrement vers les disgrâces du bas.
D’un violent revers de main, elle propulsa le miroir jusqu’au bout du comptoir. Avec une tête pareille et un corps démoli par l’accouchement, elle ne risquait ni de plaire à un homme ni de combler cet appétit sexuel qui s’épaississait dans ses veines.
Alors c’était ça, sa vie ? Galères le jour, tempête la nuit ?
Après que les bulles eurent digéré sa migraine, un bon café, ses idées noires, elle entreprit de feuilleter son carnet avec une lenteur exagérée, histoire de dilater le temps.
Derrière les parcelles de papier se cachait la mise à plat d’un chaos intérieur. Un nombre de litres de lait à acheter, des adresses de pédiatres, des marques de couches, la date d’un premier sourire ou celle de son dernier rendez-vous chez le gynéco. De tout, de rien. La lecture de ces annotations lui renvoya l’image de fragments éteints, un flux chaud de pensées qui lui firent prendre conscience à quel point le temps filait.
Au fil des pages, elle retraçait le dédale de son passé, tantôt émue, tantôt en colère, associant à chaque mot une idée, un souvenir accompagné d’odeurs, de rires, de pleurs. Elle rêvait d’un bonheur simple, ses filles, des crédits payés, un jardin avec de la rhubarbe, des tomates-grappe, des framboises, mais elle ne récoltait que la misère d’un présent en feu. La solitude, les nuits blanches, la quête du mal…
Les malheureux qui s’accumulaient sur le pavé étaient certainement plus à plaindre qu’elle. La région battait de l’aile, on licenciait à grands coups de fourche. Roubaix, Armentières, Valenciennes noircissaient les statistiques. Des spécialistes qui jouaient avec les chiffres assuraient que le chômage se stabilisait alors qu’il grimpait en flèche. Lucie le voyait bien. Un roulement de mécontentement tonnait jusque dans le port industriel de Dunkerque.
Le brigadier somnolent frôla l’arrêt cardiaque lorsque claqua la porte située sur le côté du comptoir. Une femme chargée de matériel de nettoyage apparut. L’âge indéfinissable, maquillée à rendre jalouse une carrière de craie, des gants de caoutchouc jaunes qui grimpaient par-dessus les manches d’un pull ringard. L’icône du mauvais goût jaillie du cœur des ténèbres.
La femme sursauta à son tour en se retournant.
— Oh ! Ex… cusez… moi, bafouilla-t-elle en baissant le regard. Je… ne travaille ici que depuis quelques jours… Dans les entreprises où j’avais l’habitude de faire le ménage, on trouvait rarement quelqu’un à cette heure…
— Ici la nuit n’existe pas, sourit Lucie en cassant un carré de chocolat. La délinquance n’a pas d’horaires fixes.